Young et Freud : Le divorce des profondeurs. (Alexandre Bleus)
Mes chers lecteurs,
Il semble que la discorde entre le maître de Vienne, Freud, et son brillant disciple de Zurich,Young, ne puisse se réduire à une simple querelle d’école, car elle touche au fondement même de ce que l’on nomme l’âme humaine. Dans le cadre de cette exploration, il convient d’abord d’examiner la nature de l’inconscient, lequel était pour le premier un réceptacle de désirs refoulés, tandis que pour le second, il s’ouvrait sur des horizons mythologiques dépassant l’individu. La rupture fut donc inévitable dès lors que la libido, ce moteur du désir, fut dépouillée de son exclusivité sexuelle par le jeune Suisse. Comment deux esprits aussi puissants auraient-ils pu cohabiter sous le toit d’une seule et même vérité ?
Si l’on considère la cause matérielle de leur séparation, elle réside dans l’interprétation des images qui hantent nos nuits. Freud, par une analyse rigoureuse, ramenait chaque symbole à une racine organique, à une pulsion fixée dans l’enfance. Or, Young percevait dans ces mêmes visions des archétypes, sortes de formes premières appartenant à l’humanité entière, un peu comme cette ousia aristotélicienne qui définit l’essence de l’être avant même ses accidents. Il est bien évident que cette divergence ne pouvait mener qu’à une hostilité croissante ! Leurs lettres, autrefois empreintes d’une affection filiale, se muèrent en un champ de bataille sémantique où chaque mot devenait un reproche. Il appert que la volonté de Freud de fonder une science dogmatique se heurtait au mysticisme latent de Young.
La structure même de la psyché telle qu’elle fut débattue nous impose de constater qu’il existe une distinction majeure entre le signe et le symbole. Pour le professeur autrichien, le rêve est un rébus dont la solution est connue d’avance par le clinicien, une simple substitution de termes voilés par la censure. Pour son successeur déchu, le rêve est une expression créatrice de la nature, une langue inconnue qui ne cherche pas à dissimuler mais à révéler une part de l’Absolu. Qu’est-ce à dire ? Cela signifie que là où l’un voyait une pathologie du passé, l’autre discernait une promesse d’avenir, une quête de totalité que l’on nommera plus tard l’individuation. Cette vision métaphysique de l’homme, non plus seulement comme animal pulsionnel mais comme être en devenir spirituel, marqua le point de non-retour définitif. Oh, la douleur d’une telle séparation intellectuelle !
Peut-être l’immobilité des concepts autour de nous leur est-elle imposée par notre certitude que ce sont eux et non pas d’autres, par l’immobilité de notre pensée en face de la complexité du réel. Toujours est-il que, quand on examine la rupture de 1913, l’esprit s’agite pour chercher le moment précis où la confiance s’est brisée, où les chambres de la pensée commune se sont vidées de leurs meubles familiers. Le corps même de la psychanalyse, trop engourdi par ses propres certitudes, cherchait alors à repérer la position de ses membres pour induire une direction nouvelle, mais les murs invisibles du dogme tourbillonnaient déjà dans les ténèbres des congrès internationaux. La mémoire de cette amitié présentait successivement plusieurs des théories où ils avaient dormi ensemble, tandis qu’autour d’eux, les réalités cliniques changeaient de place selon la forme de la pièce imaginée par le génie de chacun. Et avant même que la pensée n’eût identifié le logis de la vérité, les deux hommes s’étaient déjà retirés dans leurs solitudes respectives, l’un dans sa tour de marbre positiviste, l’autre dans les cavernes ardentes de l’inconscient collectif. On peut remarquer avec aisance que l’habitude, cette aménageuse habile, finit par transformer leur divorce en une structure rigide où chaque camp s’installa avec ses propres rites et ses propres miroirs.
Il n’est pas vain de se demander si la véritable essence de cette rupture ne se cache pas dans ce que Heidegger nommerait le « retrait de l’Être », où l’explication scientifique, en voulant tout éclairer par la raison, finit par voiler la dimension sacrée de l’existence. La psychologie, en se scindant, n’a-t-elle pas simplement mimé la fragmentation de l’homme moderne ? Si la vérité réside dans l’unité des contraires, alors le conflit entre Freud et Young n’est pas une erreur de l’histoire, mais la manifestation nécessaire d’une contradiction interne à la pensée occidentale, laquelle refuse de choisir entre la rigueur de la loi et la liberté du mythe.
A très bientôt chers amis !
Young et Freud : Le divorce des profondeurs. (Alexandre Bleus)