Editorial aout 2026 : Une topologie lacanienne inachevée ?

Mes chers lecteurs,

Que le nœud borroméen ait occupé les dernières années d’un homme sans jamais consentir à se refermer sur lui-même, voilà qui ne laisse pas de m’arrêter, moi qui n’ai connu de la topologie que ce peu qu’en apprend, à son corps défendant, quiconque s’attarde aux marges de la pensée psychanalytique.

Il est une question que je me pose, et que je crois digne d’être posée avant toute autre : un système peut-il porter témoignage de sa propre vérité par cela seul qu’il refuse de se conclure ? On pourrait objecter d’abord que tout inachèvement n’est qu’accident, misère de la biographie, hasard de la maladie et de la mort, et qu’il n’y a rien là qui touche à l’essence de la doctrine ; on pourrait dire, ensuite, qu’un système que la mort seule interrompt n’est jamais qu’un système différé, promis à son terme par quelque disciple fidèle. Mais il faut répondre que ces objections confondent l’achèvement matériel d’une œuvre avec sa clôture logique, et que rien n’empêche qu’une pensée demeure, par sa structure même, essentiellement inachevable : comme le cercle qu’on trace à main levée n’est jamais tout à fait le cercle, et qu’aucune habileté du poignet n’y remédiera jamais tout à fait.

C’est avec clarté que l’on peut constater que Lacan, en choisissant le nœud plutôt que le système, en préférant la manipulation de la ficelle à l’exposition du théorème, s’était d’emblée privé de la possibilité même d’un dernier mot ; le contraire eût été étonnant, tant il est vrai qu’un objet dont la propriété essentielle est de se nouer et de se dénouer selon les torsions qu’on lui imprime résiste par nature à toute pétrification doctrinale. Que le nœud se refuse à la fixité, voilà qui n’a rien pour surprendre !

Il y a là, si je ne me trompe, quelque chose qui touche à ce qu’Aristote nommait la puissance opposée à l’acte : car de même que la matière ne cesse jamais tout à fait de contenir en elle des formes qu’elle n’a pas encore reçues, de même le nœud borroméen, tant qu’une main le travaille, demeure chargé de configurations qu’il n’a pas encore prises, et sa vérité n’est jamais tout entière dans le nœud qu’on regarde, mais dans tous ceux qu’il pourrait encore devenir.

Il appert que la reprise du corpus par d’autres mains, loin de trahir l’intention première, en constitue peut-être l’accomplissement le plus fidèle ; d’une part, parce qu’un enseignement qui exige d’être poursuivi porte en lui-même la preuve qu’il n’était pas mort à la seconde où la voix qui le portait s’est tue, et d’autre part, parce que ce prolongement n’aurait aucun sens s’il ne restait, au cœur même de la doctrine, une place vide que seule une main étrangère pouvait venir remplir.

Qu’est-ce à dire, sinon que l’inachèvement n’est pas ici défaite, mais condition ? On peut remarquer avec aisance que les œuvres les plus closes sont souvent celles qui, à peine terminées, cessent déjà d’agir sur l’esprit de ceux qui les reçoivent, tandis que celles qui demeurent béantes continuent, des décennies durant, d’exiger qu’on les pense.

Je songe, en écrivant ces lignes dans la chaleur immobile du mois d’août, à ces jardins qu’on laisse à l’abandon une saison entière, et où l’on découvre, à la rentrée, que ce que l’on croyait négligence avait en réalité laissé pousser des formes qu’aucun jardinier n’aurait osé dessiner de sa propre main.

Faut-il alors regretter qu’un esprit n’ait pas eu le temps de clore ce qu’il avait ouvert, ou faut-il au contraire tenir cette ouverture pour la seule forme de rigueur dont un objet comme le nœud pouvait se rendre digne ? Je laisse à mes chers lecteurs le soin de peser cette alternative, sans prétendre trancher pour eux ce que la chose elle-même, par sa nature, refuse de trancher.

Et c’est ici peut-être qu’il faudrait renverser la question tout entière : car si l’achèvement d’une pensée signifiait sa mort véritable, et son inachèvement seul la condition de sa survie, ne devrions-nous pas craindre, non pas les œuvres que la mort a interrompues, mais celles que leurs auteurs ont eu le malheur de terminer ?

A très bientôt chers amis.

Un grand merci pour votre fidélité. Nous continuerons, dès la semaine prochaine à aborder les principales critiques formulées à l’égard de la topologie de Jacques Lacan.

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