Du déclin de la psychanalyse : considérations sur une discipline abandonnée (par Alexandre Bleus)

Mes chers lecteurs,

Méditons donc aujourd’hui, à la vue de ce paysage intellectuel transformé et de cette discipline que l’on croyait immortelle désormais gisante, la première et la dernière parole que nous pourrions prononcer sur la psychanalyse : l’une qui témoigne de son déclin apparent, l’autre qui pourrait établir ce qu’elle nous révèle encore de nous-mêmes. Que cet abandon nous convainque peut-être moins de la faillite d’une méthode que de la transformation radicale de notre rapport à l’âme humaine, pourvu que cette indifférence même, cette méfiance qui s’est installée à l’endroit des concepts d’inconscient, de refoulement, de transfert, nous apprenne en même temps quelque chose sur notre époque. La psychanalyse que nous pleurons sera un témoin fidèle de l’un et de l’autre. Voyons ce qu’une mutation culturelle soudaine lui a ravi ; voyons ce qu’elle nous avait donné lorsqu’elle régnait encore sur les territoires de la pensée occidentale. Ainsi nous apprendrons à comprendre ce que notre temps a quitté sans peine, afin d’attacher notre attention à ce que cette discipline avait embrassé avec tant d’ardeur, lorsque son projet d’exploration de l’intériorité humaine, épuré de toutes les certitudes de la science classique et plein de cette obscurité où il touchait, a vu la lumière toute manifeste de la subjectivité divisée.

Nous mourons tous, pourrait-on dire en paraphrasant l’Écriture, et nos théories s’en vont sans cesse au tombeau, ainsi que des eaux qui se perdent sans retour. En effet, les disciplines intellectuelles ressemblent toutes à des eaux courantes. De quelque superbe distinction que se flattent les systèmes de pensée, ils ont tous une même origine ; et cette origine demeure fragile, tributaire des conditions historiques qui les ont vus naître. Leurs années de gloire se poussent successivement comme des flots ; ils ne cessent de s’écouler ; tant qu’enfin, après avoir fait un peu plus de bruit et traversé un peu plus de pays les uns que les autres, ils vont tous ensemble se confondre dans un abîme où l’on ne reconnaît plus ni écoles dominantes, ni théories hégémoniques, ni toutes ces autres qualités superbes qui distinguent les savoirs ; de même que ces fleuves tant vantés demeurent sans nom et sans gloire, mêlés dans l’Océan avec les rivières les plus inconnues. Voilà ce qui semble être advenu à la psychanalyse, cette discipline qui occupa durant des décennies une position si éminente dans notre compréhension de l’homme, et qui se trouve aujourd’hui comme reléguée aux marges de notre intérêt collectif, supplantée par d’autres approches qui promettent ce qu’elle ne pouvait offrir : la rapidité, la mesure, la preuve tangible.

Et certainement, mes chers lecteurs, si quelque chose pouvait élever une discipline au-dessus de l’infirmité naturelle qui guette tout savoir humain, si l’origine commune à toutes nos tentatives de comprendre l’âme souffrait quelque distinction solide et durable entre celles que l’histoire a produites, qu’y aurait-il dans l’univers intellectuel de plus distingué que cette psychanalyse dont je parle ? Tout ce que peuvent faire non seulement la pénétration théorique et l’audace conceptuelle, mais encore les grandes qualités de l’observation clinique pour l’élévation d’une science de l’esprit se trouve rassemblé, et puis anéanti, dans la sienne. De quelque côté que je suive les traces de sa glorieuse origine, je ne découvre que des intuitions fécondes, et partout je suis ébloui de l’éclat des découvertes qui ont révolutionné notre conception de nous-mêmes. Je vois l’œuvre de Freud, la plus grande, sans comparaison, de toutes les entreprises visant à déchiffrer l’inconscient, et à qui les plus puissantes théories peuvent bien céder sans envie, puisqu’elles tâchent de tirer leur gloire de cette source. Je vois les développements de ses successeurs, qui ont régné depuis tant de décennies sur une des plus fécondes traditions intellectuelles de l’univers plus encore par leur courage interprétatif que par l’autorité de leurs institutions.

L’explication première qui vient à l’esprit de quiconque s’interroge sur ce phénomène de désamour réside sans doute dans l’avènement triomphant des neurosciences et de leur promesse d’une cartographie précise, mesurable, quantifiable de nos affects et de nos pensées. Le cerveau, cet organe magnifique que les techniques d’imagerie moderne nous permettent désormais d’observer en temps réel, semble offrir des réponses là où la psychanalyse ne proposait que des interprétations dont la validité demeurait toujours sujette à caution. On peut remarquer avec aisance que cette fascination pour le neuronal correspond parfaitement à l’esprit de notre temps, à cette exigence de preuve immédiate, de résultat tangible, de vérification empirique qui caractérise notre rapport au savoir comme jamais auparavant dans l’histoire humaine. La longue cure analytique, avec ses années de séances bi-hebdomadaires ou tri-hebdomadaires, ses silences embarrassants qui peuvent durer des minutes entières sans qu’aucune parole ne vienne les rompre, ses associations libres dont le sens demeure parfois opaque même après des mois d’exploration patiente, apparaît alors comme un luxe anachronique, une complaisance bourgeoise que notre époque pressée, soumise aux impératifs de la productivité et de l’efficience, ne peut plus s’offrir sans mauvaise conscience. Les thérapies cognitivo-comportementales, avec leur protocole structuré qui rappelle davantage celui d’un manuel technique que celui d’une aventure herméneutique, leurs objectifs clairement définis dès les premières séances, leur durée limitée qui rassure les patients comme les organismes payeurs, et leurs résultats supposément évaluables selon des critères standardisés, répondent bien mieux aux attentes d’une société qui conçoit la souffrance psychique sur le modèle du dysfonctionnement technique : identifier le problème comme on diagnostiquerait une panne, appliquer la solution comme on remplacerait une pièce défectueuse, mesurer l’amélioration comme on vérifierait le bon fonctionnement d’une machine réparée.

Mais cette explication, pour séduisante qu’elle soit dans sa simplicité quasi mécanique, demeure insuffisante à rendre compte de la complexité du phénomène que nous observons. Car il ne s’agit pas seulement d’une question d’efficacité thérapeutique mesurable ou de validation scientifique selon les protocoles de la médecine fondée sur les preuves. Le désintérêt contemporain pour la psychanalyse révèle quelque chose de plus profond, de plus inquiétant peut-être pour qui se soucie encore de comprendre les mutations anthropologiques de notre temps : une transformation de notre conception même de l’intériorité humaine, de ce que signifie être un sujet. La psychanalyse supposait l’existence d’un sujet divisé, traversé par des conflits dont il n’avait pas conscience, hanté par son histoire personnelle comme par l’histoire transgénérationnelle qui le précédait, déterminé par des forces pulsionnelles qu’il ne maîtrise pas et dont il ignore largement la nature exacte. Elle postulait que derrière nos actes les plus anodins, nos choix apparemment les plus libres, se cachaient des significations enfouies qui déterminaient secrètement notre conduite, que nos lapsus trahissaient des vérités que nous nous refusions à reconnaître consciemment, que nos rêves constituaient la voie royale vers une compréhension de nous-mêmes qui ne pouvait s’obtenir par la seule introspection consciente ni par l’effort volontaire de lucidité. Or notre époque, saturée d’injonctions à la transparence dans tous les domaines de l’existence, à l’authenticité immédiate qui ne souffrirait aucun détour ni aucune médiation, à l’expression spontanée de soi qui serait à elle-même sa propre vérité, semble avoir perdu le goût pour cette profondeur obscure, pour cette verticalité de l’existence psychique que la psychanalyse s’efforçait d’explorer méthodiquement.

I. La question du temps et de l’économie du soin

Le moi contemporain se veut lumineux, accessible à lui-même sans reste, entièrement présent à lui-même dans l’instant de sa manifestation. Les réseaux sociaux, avec leur logique de mise en scène permanente de la subjectivité où chaque moment de notre vie peut être capturé, commenté, partagé, ont paradoxalement contribué à aplatir cette dimension verticale que la psychanalyse posait comme constitutive de notre être. Il y a également, et ceci mérite d’être souligné avec force tant les implications en sont considérables pour l’avenir même de la pratique analytique, une dimension proprement économique à ce phénomène de désaffection. Dans le cadre de systèmes de santé toujours plus contraints budgétairement, soumis à des logiques gestionnaires qui privilégient le court terme et le rendement mesurable, la psychanalyse apparaît comme un investissement déraisonnable dont la rentabilité ne saurait être démontrée selon les critères habituels. Plusieurs années de séances à raison de deux ou trois fois par semaine, parfois même davantage pour les cures dites didactiques, représentent un coût considérable que les organismes de sécurité sociale rechignent à prendre en charge et que les individus eux-mêmes, confrontés à des situations économiques souvent précaires, ne peuvent plus assumer sans sacrifice significatif. La marchandisation croissante de la santé mentale, son intégration progressive dans une logique de rentabilité et d’optimisation des ressources qui ne laisse plus guère de place à ce qui ne se mesure pas aisément, favorise naturellement les approches brèves, standardisées, dont l’efficacité peut être démontrée selon les critères stricts de ce que l’on nomme l’evidence-based medicine. Comparée à ces protocoles rationalisés qui permettent de traiter un plus grand nombre de patients dans un temps donné, la cure analytique fait figure de pratique artisanale, presque archaïque, relevant davantage de l’art que de la science au sens moderne du terme, et donc difficilement justifiable dans un univers régi par les impératifs gestionnaires qui dominent désormais l’ensemble des institutions de soin.

Il appert que la question du pouvoir et de la légitimité intellectuelle joue également un rôle non négligeable dans cette histoire de déclin relatif. La psychanalyse, durant des décennies qui correspondent grosso modo à la période allant des années 1920 aux années 1980, a exercé une forme d’hégémonie indiscutable dans le champ de la santé mentale, au moins en Europe continentale et plus particulièrement en France où elle a connu un développement sans équivalent ailleurs. Les analystes occupaient des positions dominantes dans les hôpitaux psychiatriques où leur parole faisait autorité, dans les universités où ils formaient les nouvelles générations de cliniciens, dans les institutions culturelles où leur interprétation des œuvres était recherchée et valorisée. Ils bénéficiaient d’un prestige considérable qui dépassait largement leur domaine d’expertise initial et leurs interprétations faisaient autorité bien au-delà du strict domaine thérapeutique, influençant profondément la critique littéraire qui lisait les textes à travers le prisme des concepts freudiens, la théorie du cinéma qui analysait les films comme autant de rêves collectifs, la philosophie qui intégrait la découverte de l’inconscient à ses interrogations sur le sujet, voire les sciences sociales qui empruntaient au vocabulaire analytique pour penser les phénomènes collectifs. Cette domination a naturellement suscité des résistances, des contestations, parfois légitimes lorsqu’elles dénonçaient les dérives sectaires ou les abus de pouvoir qui pouvaient se produire au sein de certaines institutions analytiques fonctionnant en vase clos. Le déclin actuel de la psychanalyse correspond ainsi en partie à un phénomène de rééquilibrage nécessaire, à une redistribution des cartes dans le champ de la santé mentale, où d’autres approches, longtemps marginalisées ou méprisées par l’establishment analytique, ont pu conquérir leur place légitime et faire entendre leur voix.

La critique féministe de la psychanalyse a elle aussi contribué substantiellement à éroder sa légitimité auprès des intellectuels progressistes. Les thèses freudiennes sur la sexualité féminine, construites à partir d’une norme masculine implicite, sur le complexe de castration dont l’universalité supposée a été contestée, sur l’envie du pénis érigée en destin anatomique, pour ne citer que ces exemples devenus fameux et controversés, ont été perçues par de nombreuses féministes comme le reflet théorisé d’un patriarcat millénaire, comme la naturalisation pseudo-scientifique de la domination masculine qui se donnait les apparences de la neutralité descriptive. Même si certaines psychanalystes femmes, de Mélanie Klein à Françoise Dolto en passant par bien d’autres figures moins connues, ont tenté de reformuler ces concepts jugés problématiques ou d’en proposer des lectures alternatives qui feraient davantage de place à l’expérience spécifique des femmes, le soupçon est demeuré ancré dans les esprits : la psychanalyse ne serait-elle pas intrinsèquement conservatrice, voire réactionnaire dans ses présupposés les plus fondamentaux, dans sa conception des rapports entre les sexes qui reconduirait à l’infini la dissymétrie originelle ? Cette question, jamais vraiment résolue malgré les efforts de certains pour moderniser la théorie, a éloigné de la discipline nombre d’intellectuels qui y voyaient autrefois un outil potentiel d’émancipation et qui se sont détournés d’elle avec amertume.

D’un point de vue épistémologique plus strictement philosophique, on ne peut ignorer non plus les attaques répétées dont la psychanalyse a fait l’objet de la part de philosophes des sciences comme Karl Popper ou Adolf Grünbaum, qui ont contesté son statut même de science au sens rigoureux du terme en arguant de son irréfutabilité supposée : selon eux, la théorie psychanalytique serait construite de telle manière ingénieuse qu’aucune observation empirique ne pourrait jamais la contredire véritablement, ce qui la placerait du côté de la métaphysique spéculative ou de l’idéologie plutôt que de la connaissance scientifique véritable soumise au critère de falsifiabilité. Ces critiques, relayées et amplifiées dans le monde anglo-saxon où elles ont trouvé un terrain particulièrement favorable, ont profondément entamé la crédibilité de la psychanalyse auprès des institutions académiques et médicales, créant un climat de suspicion généralisée qui persiste aujourd’hui et qui rend extrêmement difficile toute tentative de réhabilitation. Que l’on adhère ou non à ces arguments dont la pertinence même a été contestée par les défenseurs de la psychanalyse, il demeure qu’ils ont eu un effet délétère considérable sur la transmission de la discipline, particulièrement dans les pays où la tradition empiriste domine la philosophie de la connaissance et où l’on accorde peu de crédit aux approches herméneutiques.

Mais il existe une dimension plus subtile encore, plus difficile à cerner précisément, qui concerne notre rapport même à la vérité et à la narration, à la possibilité de construire un récit cohérent de notre existence. La psychanalyse proposait essentiellement une herméneutique de l’existence individuelle : elle invitait le patient à construire, avec l’aide de l’analyste dont la présence silencieuse facilitait l’émergence de la parole authentique, un récit cohérent de sa vie qui viendrait donner sens à ce qui apparaissait d’abord comme chaos, à découvrir les fils souterrains qui reliaient ses symptômes présents aux événements traumatiques du passé parfois oubliés ou refoulés, à identifier les répétitions inconscientes qui structuraient son destin sans qu’il en ait conscience. Cette entreprise supposait que l’on croie encore à la possibilité et à la valeur d’un tel récit unifié qui viendrait ordonner le désordre apparent de nos expériences. Or nous vivons à une époque que l’on peut qualifier de postmoderne, fragmentée dans ses valeurs comme dans ses représentations, où l’idée même d’un grand récit explicatif est devenue suspecte après les critiques développées par les penseurs de la déconstruction. C’est avec clarté que l’on peut constater que les identités contemporaines se veulent multiples, fluides, résistant à toute tentative de synthèse définitive qui viendrait les figer dans une essence immuable. Dans ce contexte culturel profondément transformé, le projet psychanalytique d’une reconstruction biographique ordonnée qui établirait des liens de causalité entre le passé et le présent peut sembler non seulement démodé, mais presque oppressif, comme une tentative de figer ce qui doit rester mobile et ouvert aux reconfigurations permanentes que permet la modernité liquide.

Il convient également de mentionner, tant son impact a été considérable sur les pratiques effectives de soin, l’évolution du paysage pharmaceutique qui a transformé en profondeur notre manière d’aborder la souffrance psychique. L’arrivée des antidépresseurs de nouvelle génération dans les années 1980 et 1990, puis la multiplication exponentielle des molécules psychotropes destinées à traiter l’anxiété sous toutes ses formes, les troubles de l’attention qui semblent toucher une proportion croissante de la population, les troubles bipolaires dont le diagnostic s’est considérablement élargi, a considérablement modifié les pratiques de soin en offrant des solutions rapides à des problèmes qui auraient autrefois requis un long travail psychothérapeutique. Pourquoi entreprendre une analyse longue et coûteuse, s’interrogent légitimement nombre de patients potentiels, lorsqu’un comprimé quotidien peut, en quelques semaines seulement, atténuer significativement les symptômes qui rendaient la vie quotidienne difficile ? Cette médicalisation de la souffrance psychique, encouragée par l’industrie pharmaceutique dont les intérêts financiers sont évidents et relayée par des psychiatres de plus en plus formés selon le modèle biomédical au détriment d’une formation psychodynamique, a naturellement concouru au déclin de la psychanalyse en offrant une alternative séduisante par sa simplicité apparente. Non pas que médicaments et psychothérapie soient nécessairement incompatibles, de nombreux analystes reconnaissent aujourd’hui l’utilité d’un soutien pharmacologique dans certains cas où la souffrance est trop intense pour permettre le travail analytique, mais la facilité apparente de la solution médicamenteuse qui promet un soulagement sans effort a incontestablement contribué à détourner nombre de patients potentiels de la voie analytique qui exige au contraire un engagement actif et soutenu.

S’ajoute à cela, comme si tous ces facteurs ne suffisaient pas à expliquer le phénomène observé, une transformation culturelle plus large concernant notre tolérance à la frustration et au temps long, cette temporalité extensive que requiert tout processus de maturation psychique. La psychanalyse exigeait une patience presque héroïque dans un monde qui valorise l’immédiateté : il fallait accepter de ne pas comprendre immédiatement le sens de ce qui se passait en séance, de laisser venir les associations sans les forcer ni les orienter vers un but prédéterminé, d’attendre que le sens se dépose lentement au fil des séances comme un sédiment qui se forme au fond d’une eau longtemps agitée. Elle réclamait une forme d’ascèse peu compatible avec notre culture de la gratification instantanée, une discipline de l’écoute et de la parole qui contraste radicalement avec l’immédiateté gratifiante de notre environnement numérique où tout est accessible en un clic. Habitués que nous sommes désormais à obtenir des réponses instantanées à nos questions grâce aux moteurs de recherche qui savent tout, à communiquer en temps réel avec des interlocuteurs situés aux antipodes de la planète, à consommer des contenus culturels selon notre bon vouloir sans jamais attendre ni être frustrés dans nos désirs, comment pourrions-nous encore supporter les longs silences du cabinet analytique qui peuvent sembler interminables, l’absence de conseils directs qui laisserait le patient seul face à ses interrogations, cette frustration méthodique qui constitue le cœur même de la méthode freudienne et qui vise précisément à faire émerger le désir authentique du sujet ?

II. Les mutations de la subjectivité moderne

La question de la formation des psychanalystes mérite elle aussi d’être évoquée longuement, tant elle a contribué à isoler la discipline du reste du monde académique et médical. Contrairement à d’autres professions du soin psychique dont la formation est clairement codifiée et reconnue par les instances officielles, la formation analytique demeure largement organisée hors du système universitaire classique, au sein d’écoles et de sociétés privées dont le fonctionnement peut parfois sembler opaque aux yeux du grand public non initié. Les querelles d’écoles, les schismes répétés qui ont marqué l’histoire du mouvement psychanalytique depuis ses origines viennoises jusqu’à nos jours, les rivalités parfois violentes entre lacaniens de différentes obédiences, freudiens orthodoxes attachés à la lettre du texte fondateur, kleiniens privilégiant les relations objectales précoces, et tant d’autres obédiences dont je ne saurais dresser ici la liste exhaustive, ont contribué à donner de la discipline une image de chapelle fermée sur elle-même, plus préoccupée de débats doctrinaux byzantins que d’efficacité thérapeutique mesurable ou de dialogue constructif avec les autres approches. Cette balkanisation du champ analytique qui a conduit à une multiplication des instances de formation souvent concurrentes et parfois hostiles les unes aux autres a rendu difficile toute tentative de dialogue avec les autres approches de la santé mentale et a favorisé une forme d’isolement intellectuel qui s’est révélé préjudiciable à la survie même de la discipline dans un contexte de plus en plus compétitif.

L’individualisme contemporain présente par ailleurs un paradoxe particulièrement intéressant dans sa relation ambivalente à la psychanalyse, paradoxe qui mérite qu’on s’y arrête un instant. D’un côté, notre époque valorise comme jamais auparavant l’exploration de soi sous toutes ses formes, la connaissance approfondie de ses propres émotions que l’on invite chacun à identifier et à nommer, la quête d’authenticité personnelle érigée en impératif catégorique, toutes choses qui semblent a priori compatibles avec le projet analytique d’une connaissance de soi approfondie. Mais d’un autre côté, cet individualisme revêt une forme particulière qui s’éloigne considérablement de ce que proposait la psychanalyse : il s’agit moins de comprendre les déterminismes inconscients qui nous façonnent à notre insu que d’affirmer notre autonomie radicale, notre capacité supposée à nous construire nous-mêmes selon notre volonté propre sans être entravés par un passé qui nous déterminerait. Il est bien évident que la psychanalyse, en insistant lourdement sur le poids du passé dont nous ne pouvons jamais nous défaire complètement, sur les répétitions compulsives qui nous condamnent à revivre indéfiniment les mêmes scénarios, sur la division constitutive du sujet qui ne peut jamais coïncider pleinement avec lui-même, entre en conflit frontal avec cette idéologie du self-made man psychique qui imprègne profondément notre culture néolibérale. Nous voulons bien nous connaître, mais à condition que cette connaissance nous conforte dans l’illusion flatteuse de notre maîtrise et de notre liberté, non qu’elle nous confronte à notre assujettissement à des forces qui nous dépassent et qui limitent fondamentalement notre autonomie prétendue.

La globalisation et l’hégémonie culturelle anglo-saxonne qui s’est imposée depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale ont également joué leur rôle dans ce processus de marginalisation. La psychanalyse est demeurée essentiellement une affaire européenne, et plus spécifiquement une discipline florissante dans les aires culturelles française et germanophone où elle a trouvé un terrain favorable, alors que le monde anglo-saxon a toujours manifesté une certaine réticence envers elle qui s’enracine dans des différences philosophiques profondes, lui préférant les approches behavioristes puis cognitivistes plus compatibles avec l’empirisme qui domine leur tradition intellectuelle. Or, avec la domination croissante de l’anglais comme langue scientifique internationale devenue quasiment incontournable et l’alignement progressif des pratiques médicales et psychologiques sur les standards américains qui s’imposent partout, la psychanalyse s’est trouvée marginalisée à l’échelle mondiale dans les institutions qui comptent. Les revues les plus prestigieuses qui font et défont les réputations, les financements de recherche sans lesquels aucune discipline ne peut se développer, les protocoles de soins reconnus qui déterminent ce qui est remboursé et ce qui ne l’est pas, tout cela s’élabore désormais selon des critères qui font peu de place à la tradition analytique héritée de Freud et qui privilégient des approches quantitatives incompatibles avec la nature essentiellement qualitative du travail analytique.

Certes, il serait malhonnête et intellectuellement indéfendable de prétendre que la psychanalyse n’a aucune responsabilité dans son propre déclin, qu’elle serait simplement victime de forces extérieures qui lui seraient entièrement étrangères. Son refus obstiné de se soumettre aux protocoles d’évaluation qui sont devenus la norme incontournable en médecine moderne, sa réticence persistante à dialoguer véritablement avec les autres disciplines scientifiques qui auraient pu enrichir sa compréhension du psychisme humain, une certaine arrogance intellectuelle qui a pu caractériser certains de ses représentants les plus éminents convaincus de détenir une vérité supérieure, tout cela a contribué substantiellement à son isolement progressif et à la perte de sa crédibilité auprès des instances qui définissent ce qui compte comme connaissance légitime. Comme l’a montré de façon convaincante l’ouvrage de Mikkel Borch-Jacobsen et Sonu Shamdasani intitulé « The Freud Files », nombre de cas cliniques fondateurs de la psychanalyse, présentés par Freud lui-même comme des succès thérapeutiques éclatants qui venaient confirmer la validité de sa théorie, se révèlent à l’examen historique minutieux beaucoup plus ambigus qu’on ne l’avait cru pendant des décennies, remettant en question le récit héroïque des origines. Ces révisions historiques, loin d’être de simples querelles d’érudits sans portée pratique, ont sapé la confiance dans les fondements empiriques mêmes de la discipline en montrant que les preuves cliniques invoquées étaient moins solides qu’on ne l’avait longtemps pensé.

Pourtant, et c’est là que réside peut-être le véritable paradoxe qui devrait nous faire réfléchir sur la nature de notre rejet, jamais notre société n’a autant ressemblé dans ses manifestations concrètes aux descriptions que la psychanalyse donnait de l’inconscient que depuis qu’elle l’a abandonnée avec une désinvolture troublante. Nos comportements compulsifs face aux écrans que nous consultons des centaines de fois par jour sans pouvoir nous en empêcher, nos addictions multiples et variées qui prolifèrent sous des formes nouvelles, nos angoisses diffuses qui ne trouvent plus de nom dans le vocabulaire médical standardisé, nos identités fragmentées qui ne parviennent plus à se constituer en une totalité cohérente, nos difficultés croissantes à établir des liens durables dans un monde où tout semble voué à la précarité, tout cela pourrait être lu comme une vaste illustration clinique des concepts freudiens que nous prétendons avoir dépassés. Je pense que l’abandon de la psychanalyse nous prive précisément au moment où nous en aurions le plus besoin d’un langage pour penser ce qui nous arrive sans que nous puissions le comprendre, d’un espace pour élaborer symboliquement ce qui nous traverse sans que nous sachions le nommer, d’une méthode pour affronter cette opacité à nous-mêmes qui, loin d’avoir disparu avec les progrès de la science, n’a peut-être fait que s’approfondir dangereusement sous les apparences trompeuses de la transparence contemporaine qui prétend tout mettre en lumière.

Et si, finalement, ce désintérêt massif pour la psychanalyse qui caractérise notre époque n’était rien d’autre qu’un symptôme supplémentaire de ce qu’elle avait justement théorisé avec une perspicacité que nous ne voulons plus reconnaître : un gigantesque mécanisme de défense collectif contre une vérité qui nous demeure insupportable, celle de notre non-souveraineté psychique fondamentale, celle de notre assujettissement à des logiques qui nous échappent et que nous ne contrôlons nullement malgré nos prétentions à l’autonomie ? Peut-être ce rejet massif de la psychanalyse qui s’observe dans tous les pays occidentaux constitue-t-il paradoxalement la plus éclatante confirmation de sa justesse, comme si notre époque, incapable de supporter le miroir dérangeant qu’elle lui tend et qui lui renvoie une image peu flatteuse d’elle-même, préférait le briser plutôt que d’affronter le reflet inquiétant qu’il lui renvoie sur sa propre condition. Qu’est-ce à dire sinon que nous demeurons, malgré tous nos efforts pour nous en défaire, prisonniers de cet inconscient que nous prétendons avoir relégué aux oubliettes de l’histoire intellectuelle, et que notre modernité triomphante pourrait bien n’être qu’une nouvelle forme de dénégation ?

Demeure alors cette question vertigineuse qui ouvre sur des abîmes de perplexité : si la psychanalyse avait raison précisément là où nous refusons de l’entendre, si son agonie actuelle témoignait moins de sa fausseté que de notre incapacité collective à assumer ce qu’elle nous révélait sur nous-mêmes, que resterait-il à penser de notre rapport contemporain à la vérité du sujet ? Cette interrogation nous conduit nécessairement à nous demander si d’autres formes de savoir sur l’âme humaine, peut-être encore à inventer, pourraient reprendre le flambeau là où la psychanalyse semble l’avoir laissé tomber, ou si au contraire nous assistons à la disparition pure et simple d’une certaine manière de concevoir l’intériorité qui ne reviendra peut-être jamais, emportant avec elle une possibilité d’exploration de nous-mêmes que les générations futures ne connaîtront plus que par ouï-dire, comme on se souvient d’une langue morte dont plus personne ne parle le dialecte. La psychanalyse aura-t-elle été cette brève parenthèse dans l’histoire de la conscience occidentale, ce moment singulier où l’homme crut pouvoir ausculter ses propres ténèbres sans être aussitôt aveuglé par ce qu’il y découvrait, avant que la lumière trop crue de notre époque ne vienne tout aplatir sous son éclairage uniforme qui ne tolère plus aucune zone d’ombre ? Voilà ce que nous aurions à méditer, mes chers lecteurs, si toutefois nous acceptions de nous arrêter un instant dans notre course effrénée vers des certitudes qui nous rassurent mais qui nous mentent peut-être sur notre véritable nature.

Alexandre Bleus

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