Simone de Beauvoir : la femme qui refusa le divan. (Alexandre Bleus)
Mes chers lecteurs,
Se demander ce que furent la vie et la pensée de Simone de Beauvoir, puis quels liens l’unirent à la psychanalyse, est une manière de joindre ce que l’on se plaît d’ordinaire à séparer. Une existence qui s’est tant racontée ne peut être examinée sans que l’on cherche aussi, dans l’ombre où se tiennent les désirs, la part de ce qu’elle refusa de regarder.
Il semble d’abord que l’on ne puisse rien tirer d’une biographie pour comprendre une doctrine, car une pensée, si elle est vraie, l’est pour tous et non pour celle seule qui l’a conçue, et le récit d’une enfance passée entre un salon du boulevard Raspail et les classes d’une institution pieuse n’ajoute rien à la justesse d’un argument. Il semble ensuite que la psychanalyse, qui cherche dans les premières années la clef de l’adulte, soit précisément la méthode que Simone de Beauvoir a récusée, de sorte qu’interroger ses liens avec elle reviendrait à lui appliquer, contre son gré, un instrument qu’elle tenait pour faussé. Il semble encore que l’existentialisme, plaçant la liberté au-dessus de toute détermination, interdise par principe que l’on aille chercher dans le père ruiné, dans la mère dévote, dans l’amie disparue, les raisons d’une œuvre que son auteur voulait choisie et non subie.
Mais elle-même consacra plusieurs volumes de mémoires à sa vie, tenant que l’on ne pense jamais que depuis une situation.
Je réponds à ce paradoxe qu’il faut distinguer entre la cause, qui contraint, et la situation, qui offre à la liberté la matière sur laquelle elle s’exerce, distinction sans laquelle tout se confond et que la philosophe a elle-même enseignée. Née à Paris en 1908, dans une famille bourgeoise que les revers du père, après la guerre, firent glisser lentement vers une gêne qu’on dissimulait sous les convenances, élevée au cours Désir dans une piété que la mère maintenait avec rigueur et dont la fille, vers sa quinzième année, cessa de partager la foi sans cesser d’en garder le goût de l’absolu, Simone de Beauvoir connut d’abord ce que sont, pour une jeune fille, les murs d’une chambre, d’un salon, d’un avenir déjà meublé par d’autres ; et il appert que la mort de son amie Zaza, Élisabeth Lacoin, emportée en 1929 au terme d’un amour que sa famille avait contrarié, lui demeura longtemps comme la preuve, ressassée dans les nuits de l’âge mûr, que l’on pouvait mourir de n’avoir pas eu le droit de choisir. La même année, reçue deuxième à l’agrégation de philosophie, derrière Jean-Paul Sartre, avec lequel elle noua ce pacte d’une liberté réciproque qui devait durer un demi-siècle, elle enseigna à Marseille, à Rouen, à Paris, publia en 1943 L’Invitée, puis Pour une morale de l’ambiguïté, et en 1949 Le Deuxième Sexe, dont la phrase la plus connue, « On ne naît pas femme : on le devient », contient, pour qui sait la lire, une métaphysique entière. Car ce qu’Aristote nommait la puissance, cette disposition de l’être à recevoir une forme qu’il ne possède pas encore, et l’acte, par lequel il l’accomplit, se trouvent ici retournés avec une hardiesse singulière : la féminité n’est point la forme que la nature porterait d’elle-même à son achèvement, comme le gland s’achève en chêne, mais une forme imposée du dehors, par l’éducation, par les mythes, par les institutions, à une liberté qui eût pu en recevoir d’autres, de sorte que ce que l’on croyait une essence n’est qu’une histoire, et une histoire écrite par d’autres mains. Les Mandarins, couronnés du prix Goncourt en 1954, puis les Mémoires d’une jeune fille rangée, La Force de l’âge, Une mort très douce, où l’agonie de la mère est regardée avec une patience sans complaisance, La Vieillesse, La Cérémonie des adieux, prolongent jusqu’à sa mort, en 1986, cette méthode qui ne sépare jamais l’idée du corps qui la porte, ni le corps de la société qui le nomme.
Ses liens avec la psychanalyse furent ceux d’une lectrice attentive et d’une adversaire courtoise. Dans le premier tome du Deuxième Sexe, un chapitre entier lui est consacré, où Freud est loué d’avoir rendu au corps sa place dans l’histoire du sujet, puis repris pour avoir calqué la libido féminine sur un modèle masculin, fait de l’envie du pénis un destin et de l’anatomie une fatalité ; Adler, qui accorde davantage à la situation sociale, y trouve plus de faveur sans échapper au reproche commun. Ce qu’elle refuse, c’est moins l’inconscient que le déterminisme, moins l’enfance que l’idée que l’enfance aurait tout décidé : à la doctrine freudienne elle oppose, avec Sartre, une psychanalyse existentielle, qui cherche dans une vie non des causes mais un projet. On rapporte qu’elle avait songé à s’entretenir avec Jacques Lacan pendant la rédaction de son livre, et que celui-ci, demandant pour cela de longs mois, la vit renoncer ; le contraire eût été étonnant chez une femme qui écrivait contre le temps. Faut-il voir dans ce renoncement une fuite devant ce qu’elle n’aurait pas voulu savoir d’elle-même ? Plusieurs analystes, après 1970, le crurent, qui reprochèrent à sa pensée d’avoir effacé la différence sexuelle, et la querelle n’est pas close.
Reste pourtant, mes chers lecteurs, un paradoxe que je ne puis taire. Celle qui ne voulut pas s’étendre sur le divan passa sa vie à se raconter, à reprendre l’enfance, la mère, l’amie morte, avec une minutie qu’un analyste eût mis des années à obtenir ; et ce qu’elle déniait à Freud, elle l’accorda à des inconnus qui, la lisant, devinrent sans le savoir ses auditeurs. Quelle étrange cure que celle qui se fait sans thérapeute et dont le lecteur garde le secret ! Si la liberté n’est jamais si entière que lorsqu’elle se raconte, n’est-elle pas aussi, au moment même où elle s’écrit, livrée à l’interprétation d’autrui, c’est-à-dire à cette part d’elle-même qui ne lui appartient plus ? Peut-être ne devient-on pas seulement femme, mais aussi lisible, et le second devenir défait le premier !
L’article Simone de Beauvoir : la femme qui refusa le divan.