Karl Popper et Lacan : le nœud borroméen devant le tribunal de la raison.
Il convient de se demander si la topologie dont on affuble aujourd’hui le sujet parlant, avec ses tores, ses bandes retournées sur elles-mêmes et ses nœuds à trois ronds enlacés sans jamais se dénouer, mérite le nom de science, ou si elle n’en est que le décalque savant, brillant et sans prise sur le réel qu’il prétend figurer.
Que l’on considère d’abord ce que fut la tentation, pour l’école lacanienne, de recourir à ces figures empruntées à la géométrie la plus abstraite : le sujet divisé, disait-on, ne se laisse pas peindre par les moyens ordinaires du langage, et il fallait donc à cette béance intérieure un support qui en épousât la structure sans jamais la clore, un objet qui fût à la fois surface et bord, dedans et dehors confondus. Le tore devint ainsi l’image de la demande qui tourne sans fin autour d’un manque central ; la bande de Möbius, celle d’une continuité qui se retourne sur son envers sans qu’on puisse jamais désigner la frontière où l’un commence et où l’autre finit ; le nœud borroméen, celui de l’imaginaire, du symbolique et du réel tenus ensemble par la seule vertu de leur entrelacement, de sorte que la rupture d’un seul anneau eût suffi à disperser les deux autres. Il y avait là, je ne le nie pas, une élégance que l’esprit reconnaît avec plaisir avant même de l’examiner ; mais l’élégance d’une figure ne garantit en rien la vérité de ce qu’elle prétend représenter, et c’est précisément sur ce point que la pensée critique s’est trouvée requise de rendre son jugement.
Il semble que non, car ce qui se dérobe par construction à toute épreuve qui pourrait le contredire ne saurait relever du même ordre que ce qui s’y expose délibérément.
Telle fut, mes chers lecteurs, l’objection majeure que l’on peut légitimement tirer de la pensée du philosophe viennois que fut Karl Popper et qui fit de la réfutabilité le critère même de la démarcation entre la science et ce qui n’en a que l’apparence. Une théorie, selon ce critère, ne mérite le nom de scientifique que si l’on peut concevoir l’expérience, ou l’observation, qui la mettrait en péril ; or la construction topologique du sujet, telle qu’elle fut déployée dans les séminaires, se trouve si souple, si accommodante à tout démenti apparent, qu’aucune clinique, aucune observation ne semble en mesure de l’ébranler : que le patient confirme ou qu’il contredise l’interprétation qu’on lui propose, la structure du nœud absorbe l’un et l’autre cas avec une égale aisance, ceteris paribus, comme si sa forme même avait été conçue pour ne jamais se laisser prendre en défaut. Qu’est-ce à dire ? sinon que la mathématique y est convoquée non pour démontrer, mais pour orner ; non pour contraindre la pensée à une conclusion précise, mais pour lui offrir, sous l’apparence de la rigueur, le sentiment rassurant d’une nécessité qui n’engage pourtant à rien ? Le contraire eût été étonnant, tant il est vrai qu’une figure empruntée à une discipline pour la seule vertu de son prestige perd, en changeant de terrain, les propriétés démonstratives qui faisaient sa force sur le sien.
Je réponds cependant, et c’est ici que la difficulté se love véritablement, qu’il faut distinguer deux usages du mot structure, l’un qui désigne un objet mathématique soumis à des relations nécessaires, l’autre qui désigne une disposition de l’être pour laquelle la rigueur du premier n’est jamais qu’une image seconde, empruntée après coup pour donner à voir ce que le discours seul ne saurait montrer. Aristote enseignait déjà que l’être se dit en plusieurs sens, et que confondre l’être en puissance avec l’être en acte conduit l’esprit à des erreurs dont il ne se relève qu’avec peine ; or c’est bien une confusion de cet ordre que l’on peut reprocher à qui prend la carte pour le territoire, le tore pour le manque lui-même, quand le premier n’est jamais que l’analogie boiteuse du second.
Comment, dès lors, ne pas voir que la faute ne réside pas dans le geste d’analogiser, geste aussi vieux que la pensée elle-même, mais dans l’oubli où l’on tient sa propre nature d’analogie !
La topologie demeure un langage second, un vêtement jeté sur une expérience qui le précède et qui continuera de le déborder ; ce même vêtement, dès qu’on cesse de le tenir pour tel, se fige en doctrine et prétend gouverner ce qu’il ne devait qu’illustrer. Ainsi comprise, la critique popperienne garde toute sa pertinence, non pas comme sentence définitive contre la psychanalyse tout entière, mais comme rappel salutaire que nulle figure, si séduisante soit-elle, ne dispense de l’obligation où se tient toute pensée sérieuse de désigner ce qui, dans le réel, pourrait un jour la démentir. Les disciplines les plus promptes à s’armer de mathématiques sont souvent celles qui redoutent le plus, sans se l’avouer, l’épreuve nue de l’observation !
Reste que cette même exigence, portée jusqu’à son terme, se retourne contre elle-même avec une ironie qu’il eût été malhonnête de taire : car exiger de toute pensée du sujet qu’elle se rende, comme la physique, intégralement réfutable, n’est-ce pas déjà supposer que le sujet appartient au même ordre d’objets que la matière inerte, hypothèse qu’aucune expérience, précisément, ne permettra jamais ni de confirmer ni de détruire ?
L’article Karl Popper et Lacan : le nœud borroméen devant le tribunal de la raison.