Sur la béance et la courbure : méditation topologique autour du refoulement (par Alexandre Bleus)

Mes chers lecteurs,

Que nul ne s’étonne de me voir aujourd’hui m’engager sur les sentiers sinueux de la pensée lacanienne, car il est des lieux où la raison, se faisant humble, consent à perdre ses repères les plus anciens pour mieux en découvrir de nouveaux, plus subtils, plus intriqués, plus conformes à la nature du sujet. Il est bien évident que parler du refoulement, c’est déjà prononcer un mot lourd de sédiments conceptuels et historiques, mais dès que ce mot passe par la bouche de Lacan, il cesse d’être une opération psychique univoque pour devenir l’effet d’une structure, d’un nouage, d’un espace torsadé dont il nous faut, non sans effort, suivre les courbes et les replis. Le contraire eût été étonnant, puisque Lacan, héritier de Freud autant que son lecteur le plus indocile, ne pouvait en rester aux images d’un psychisme compartimenté comme une maison bourgeoise.

I. Le pli du sujet

On peut remarquer avec aisance que, dans le cadre de la théorie lacanienne, la topologie n’est point un caprice savant ni un simple ornement intellectuel. Elle s’impose comme une nécessité de pensée. Il ne s’agit plus de représenter l’inconscient comme un dépôt d’images défuntes, mais comme une structure vivante, dynamique, où les dimensions du langage, du corps et du réel s’articulent sans jamais se confondre. D’une part, la feuille lisse de la conscience se voit, sous l’effet du refoulement, parcourue de plis ; d’autre part, ces plis ne cachent pas, ils modulent. Ils n’enfouissent pas dans un arrière-monde, ils redistribuent la visibilité et l’audibilité du sens, de telle sorte que l’oubli lui-même devient une manière de dire, fût-ce à demi-mot, ce qui ne peut être dit en clair.

Je pense que le modèle de la bande de Möbius, quiconque en a manipulé une sait combien elle défie le sens commun, permet de mieux approcher cette étrangeté du refoulé. La bande semble avoir deux faces, mais elle n’en a qu’une. On y marche, et sans jamais franchir un bord, sans jamais tomber, l’on se retrouve de l’autre côté. Ainsi en est-il de certaines pensées, certains affects, que l’on croyait éloignés, exclus, et qui pourtant reviennent, investissent nos gestes, nos paroles, nos choix, avec l’air de ne pas y toucher. Ce retour, silencieux et déplacé, porte un nom bien connu : le symptôme. Et c’est avec clarté que l’on peut constater que le symptôme, dans la lecture lacanienne, est une solution, une couture, une tentative d’écriture du réel là même où il échappe.

Mais que dire de cette autre figure, plus massive, plus ample : le tore ? Il ne s’agit pas seulement d’un cercle percé. Il est, pour ainsi dire, une enveloppe trouée par l’intérieur, une forme dont la limite échappe à la distinction banale entre intérieur et extérieur. Le sujet, dans cette configuration, ne s’oppose plus au monde comme un dedans à un dehors ; il est cet espace même de torsion où les deux se rejoignent. Ceteris paribus, le désir tourne autour du vide, n’y pénétrant jamais, mais en étant continuellement affecté. Là où le langage échoue à nommer, là gît le réel, et c’est contre ce réel que le refoulement se dresse, non comme une barrière mais comme une esquive, un circuit, une rotation.

Il appert que cette rotation n’est pas de tout repos. Elle se fait au prix de tensions, de contradictions, de frictions dont la clinique psychanalytique est le théâtre quotidien. Le patient ne vient pas “se souvenir” : il vient répéter. Et dans cette répétition, il tourne, inlassablement, autour du point où le langage l’a laissé en plan. Ce point, Lacan le nomme, sans détour, la jouissance. Non point la jouissance plaisante, légère, mais celle, opaque, brute, qui excède le plaisir, qui déborde le sens, et que le refoulement tente d’écarter tout en la maintenant présente, à la périphérie du discours.

II. La consistance du nouage

Mais il est un moment où Lacan, fidèle à sa logique de complexification, quitte les surfaces pour s’aventurer dans les nouages. Le noeud borroméen apparaît alors, non comme une coquetterie mathématique, mais comme une exigence conceptuelle. Trois ronds qui tiennent ensemble, et si l’un se rompt, les deux autres se dénouent. Voilà l’image du sujet, non plus seulement pris dans une bande ou un tore, mais tenu ensemble par trois dimensions dont aucune ne peut se passer des deux autres : le Réel, le Symbolique, l’Imaginaire.

Sub conditione que ces trois registres soient correctement noués, le sujet tient debout, parle, désire, rêve, souffre. Mais si le Symbolique vient à faillir, si l’Imaginaire se déchire ou si le Réel surgit sans médiation, alors le refoulement ne suffit plus. Il ne colmate plus, il laisse béant. Le symptôme se transforme en crise, la parole s’effondre, le corps se rebelle. Dans ces cas-là, ce que la psychanalyse appelle “forclusion” se substitue au refoulement : ce n’est plus le retour du refoulé, c’est l’irruption brutale de ce qui n’a jamais été symbolisé.

Je m’attarde sur ce point, car il nous oblige à revoir certaines idées reçues. Le refoulement n’est pas le signe d’un échec psychique : il est, au contraire, la condition même d’un certain équilibre. Il rend possible la pensée, la parole, le désir, tout en les maintenant à distance de l’impossible. Ce n’est donc pas en l’abolissant que l’on guérit, mais en le reconnaissant, en l’apprivoisant, en acceptant que notre psychisme est fait, aussi, de ce que nous ne voulons pas savoir.

Dans cette logique, la cure psychanalytique ne consiste pas à “libérer” des souvenirs, mais à permettre au sujet de se reconfigurer, de repenser son nouage, de renouer, peut-être autrement, les fils entre le Réel, le Symbolique et l’Imaginaire. Il est bien clair et évident que cette opération est lente, incertaine, fragile. Elle requiert une écoute particulière, un cadre, une rigueur qui n’est ni médicale ni morale, mais structurelle.

Dès lors, la question n’est plus : “qu’ai-je oublié ?”, mais : “quel vide entoure ma parole ?” Le psychanalyste ne vient pas combler ce vide ; il en propose l’exploration, sans carte et sans boussole. Le sujet, dans ce parcours, ne se retrouve pas tel qu’en lui-même enfin révélé ; il se réinvente, ou mieux : il apprend à se supporter.

Mais si le refoulement, loin d’être un défaut, est une nécessité structurante, que devient le discours social contemporain, où l’on prétend tout dire, tout montrer, tout confesser ? Que deviennent nos subjectivités dans une ère de transparence où l’inavouable n’a plus de lieu, où le langage se fait surveillance, et le silence, soupçon ? La psychanalyse a-t-elle encore sa place dans ce monde où la béance, le manque, l’opacité sont devenus suspects ? Et si oui, comment penser son avenir dans un espace discursif saturé d’images, de bruits, d’exigences de visibilité ? Peut-on encore, aujourd’hui, tracer les contours d’un vide qui ne se laisse ni photographier, ni archiver, ni quantifier ? Voilà, mes chers lecteurs, ce que j’ose laisser en suspens.

Lire l’article complet ici :
L’espace du refoulement dans la topologie de Lacan

Alexandre Bleus

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