Ce nœud qui tient figures du synthôme chez Lacan (par Alexandre Bleus)

Ce nœud qui tient : figures du synthôme chez Lacan (par Alexandre Bleus)

Mes chers lecteurs,

Il est bien évident que certains mots, lorsqu’ils apparaissent dans le discours d’un homme tel que Jacques Lacan, ne s’offrent point comme des signes transparents, mais comme des blocs de nuit, des pierres noires dans le torrent du langage. Le synthôme est de ceux-là. Mot baroque, tors, enté sur une faute que nul grammairien ne voudrait, et que pourtant tout lecteur attentif finit par accueillir comme nécessaire. Ce terme, que Lacan forge à la fin de son enseignement, ne désigne point quelque chose à interpréter, mais quelque chose à soutenir. Il ne s’adresse pas à l’intellect, mais à ce lieu plus profond où la pensée devient tissu, nœud, et parfois, impasse.

Je pense que c’est précisément en ce point d’impasse que la psychanalyse, selon Lacan, trouve sa plus juste posture. Non pas dans la prétention de guérir l’âme par le verbe, mais dans l’art délicat de faire tenir un sujet dans sa propre structure, si tordue fût-elle. Et cette structure, c’est le nœud borroméen, où s’entrelacent Réel, Symbolique et Imaginaire, comme trois anneaux qui ne tiennent ensemble qu’à condition que nul ne fasse défaut. Mais qu’arrive-t-il lorsque l’un de ces registres menace de se défaire ? Alors survient le synthôme, non point comme supplément ornemental, mais comme quatrième rond, ce quatrième terme qui, sans appartenir à la triade originaire, la soutient néanmoins, à la manière d’un artifice qui sauve.

Lacan, en homme du Moyen Âge transplanté dans le siècle du soupçon, ne choisit pas cette orthographe par simple coquetterie. Le “th” du synthôme résonne comme un reste de latin, une épine dans la gorge du français, un souffle ancien que l’on croirait tout droit venu d’un manuscrit enluminé. In illo tempore, les corps parlaient par leurs plaies, les maux étaient des lettres, les douleurs s’écrivaient en latin. Aujourd’hui encore, quelque chose de cette langue trouée traverse notre modernité ; mais il faut savoir l’écouter dans ses silences, dans ses béances. Car le synthôme n’est pas un message : il est une texture, un pli, un nouage de la jouissance autour d’un trou.

Prenons, à titre d’éclairage, l’exemple désormais classique de James Joyce, ce bricoleur de langue et de silence, que Lacan place au centre de son séminaire Le Sinthome. Joyce n’est pas un névrosé ordinaire : il est son propre nœud. Son écriture ne cherche pas à se faire comprendre ; elle cherche à tenir. Finnegans Wake, cet amas de langues décomposées, n’est pas l’œuvre d’un écrivain délirant, mais celle d’un homme qui, au lieu de sombrer dans la psychose, invente un appui de lettre. Son texte, illisible et pourtant construit, devient synthôme : cette manière inédite de tenir ensemble ce qui menaçait de se délier.

Il appert que, dans ce déplacement, Lacan ne propose pas seulement une lecture de la psychose, mais une métaphysique du sujet moderne. Car à qui revient-il aujourd’hui de produire un nœud ? À chacun. Le synthôme n’est pas réservé aux artistes ou aux fous sublimes. Il est le lot commun de quiconque cherche à habiter ce monde sans Nom-du-Père. Ce père symbolique, qui garantissait autrefois l’ordre du langage, s’efface à mesure que le réel s’introduit sous des formes de plus en plus brutales. Le sujet ne peut plus s’y référer pour se constituer. Il lui faut bricoler, autrement dit : nouer.

Qu’est-ce à dire ? Que le sujet n’est plus soutenu par un discours qui le transcende, mais par un nouage que lui seul peut faire. Ce nouage n’a rien de glorieux. Il est souvent tordu, maladroit, et surtout : singulier. D’une part, cela semble éloigner la psychanalyse de toute ambition thérapeutique classique. D’autre part, cela rend justice à la condition humaine telle qu’elle est : fragile, désaccordée, sans solution définitive. Le synthôme n’est donc pas ce qu’il faut résoudre ; il est ce qu’il faut maintenir. Le contraire eût été étonnant.

Dans le cadre de ce retournement, la psychanalyse se fait moins science qu’art : non pas art de guérir, mais art de soutenir. Car c’est une chose de comprendre son symptôme ; c’en est une autre de s’en faire une œuvre. L’analysant ne se transforme pas en sage qui aurait dépassé ses aliénations, mais en sujet qui apprend à faire avec. Sub conditione qu’il y consente, il devient celui qui tisse son propre nœud avec les fils qu’il a, et non avec ceux qu’il aurait aimé posséder. Il n’y a pas de salut dans le synthôme ; il y a un style.

On peut remarquer avec aisance que cette conception tranche avec une vision hygiéniste du psychisme. Le but n’est plus de purifier le sujet de ses symptômes, mais de l’aider à s’en servir. De cette perspective, le synthôme n’est plus l’indice d’un échec, mais le signe d’un effort. Et cet effort est toujours singulier. Il ne se transmet pas ; il ne s’enseigne pas ; il ne se copie pas. Il ne se dit même pas tout à fait. Il se montre, parfois, dans une œuvre, une voix, une manière de parler ou de se taire.

C’est avec clarté que l’on peut constater que ce retournement touche aussi à la lettre elle-même. Lacan, on le sait, distingue la lettre du signifiant. La lettre ne veut rien dire. Elle insiste. Elle revient. Elle creuse. Et c’est d’un tel matériau que le synthôme est fait : de lettres mortes qui s’obstinent, de restes langagiers qui ne signifient plus, mais qui tiennent lieu. Le synthôme est une écriture sans sens, un résidu qui fait tenir l’édifice. La cure, dès lors, ne cherche pas à traduire ce que la lettre dit, mais à constater qu’elle insiste, et à l’accepter.

Et maintenant, mes chers lecteurs, me voici contraint de m’interrompre là où le synthôme commence. Car toute parole, lorsqu’elle tente de cerner ce qui échappe au langage, devient elle-même suspecte. Ne risque-t-on pas, à force de parler du synthôme, de le trahir ? De le réduire à un concept, à une thèse, à une simple subtilité textuelle ? N’est-ce pas là précisément ce que Lacan voulait éviter ?

Il y aurait lieu, dans une prochaine méditation, de s’interroger sur cette étrange productivité du synthôme, qui, loin de borner le sujet dans ses déterminations, semble lui ouvrir une manière inédite d’habiter le monde. Est-il alors possible d’imaginer une clinique du style, une éthique du nouage, voire une politique du savoir-y-faire ? Ou bien devons-nous accepter que la psychanalyse, dans sa forme la plus avancée, ne nous propose plus une guérison, mais une esthétique de l’existence ?

Alexandre Bleus

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