Des configurations borroméennes de la névrose (par Alexandre Bleus)
I. De la structure au désordre
Mes chers lecteurs,
Je vous propose aujourd’hui de suivre une trace, discrète mais persistante, qui court, de façon sinueuse, sous les formes innombrables de la souffrance psychique que nous nommons névrose. Cette trace, si l’on veut bien s’y attarder, semble dessiner une figure singulière, dont les contours, bien qu’insaisissables à l’œil nu, paraissent familiers à qui connaît les entrelacs du nœud borroméen. Je pense que cette figure n’est point une simple illustration commode, mais bien plutôt un schéma de pensée, un espace conceptuel dans lequel le sujet humain, lorsqu’il se trouve névrosé, inscrit son être, sa plainte et sa défense.
Il est bien évident que ce n’est pas par goût du paradoxe que la psychanalyse, dans sa veine lacanienne, a cherché du côté de la topologie les outils propres à figurer le nouage de la vie psychique. Car il y a, dans ce nœud formé de trois anneaux si étroitement dépendants qu’en retirer un seul suffit à faire tomber l’édifice, quelque chose qui résonne profondément avec la tension constitutive de l’existence du sujet parlant. Le contraire eût été étonnant : que l’on pût penser la névrose sans un modèle qui permette d’en embrasser à la fois la cohésion interne et la fragilité constitutive.
D’une part, il est permis d’entendre dans le nœud borroméen une certaine rigueur du nouage, une logique où chaque registre, Réel, Imaginaire, Symbolique, occupe une place, et où leur conjonction fait la consistance du sujet. D’autre part, l’on y décèle une instabilité foncière, puisque c’est précisément de la dépendance mutuelle de ces registres que naît la possibilité même du trouble.
Qu’est-ce à dire ? Que le sujet névrosé vit suspendu à cet équilibre, toujours menacé, toujours en quête d’un réajustement. Que sa plainte, si elle se manifeste dans le langage, dans le corps, dans l’histoire qu’il raconte ou qu’il répète, pointe en dernière analyse vers ce déséquilibre localisé dans le nouage même de son être.
Je m’autorise ici à introduire une observation issue d’une pratique clinique : il appert que la névrose, sous ses formes les plus classiques, hystérie, obsession, phobie, se donne à lire comme la tentative de maintenir une cohésion là où le Réel menace de s’engouffrer. L’hystérique, par ses mises en scène, par la théâtralité de ses discours, recourt au voile imaginaire pour masquer l’abîme du Réel. L’obsessionnel, lui, se fabrique une armure de mots, de règles et de rites, tentant par là de faire barrage à ce qui, du Réel, insiste à se manifester. Quant au phobique, il exécute un déplacement presque ingénieux : il fixe la terreur sur un objet circonscrit, le plus souvent dérisoire en apparence, afin de préserver l’architecture fragile de son monde.
On peut remarquer avec aisance que chacune de ces formes suppose un certain agencement des trois registres, un nouage singulier dont le thérapeute se doit de deviner la structure, sans jamais chercher à la normaliser mais plutôt à en soutenir le fonctionnement.
II. Figures du symptôme et mutations de l’époque
Sub conditione d’une écoute attentive, le symptôme se montre comme une écriture secrète du déséquilibre. Non pas une erreur, mais une tentative. Ce mot mérite qu’on s’y arrête : tentative, c’est-à-dire effort de maintenir, dans une tension supportable, ce qui menace de se disjoindre. Le symptôme n’est point un parasite, il est une solution. Certes coûteuse, certes douloureuse, mais solution tout de même. Les corollaires de ce constat nous imposent de conclure ceci : vouloir éradiquer le symptôme revient parfois à rompre brutalement un nœud déjà affaibli, au risque de faire surgir un Réel encore plus brutal.
Dans le cadre de nos sociétés dites avancées, où les repères symboliques s’effilochent, où l’Imaginaire est saturé d’images standardisées, et où le Réel affleure sous la forme d’un désarroi sourd, nous observons de nouvelles figures cliniques qui semblent déjouer les catégories traditionnelles. Il est bien clair et évident que les organisations subjectives actuelles se montrent moins fidèles à la cartographie classique, mais cela ne signifie pas que le nœud borroméen ait perdu sa pertinence. C’est peut-être l’inverse : sa plasticité en révèle toute la force.
Ceteris paribus, les symptômes contemporains, je songe ici à certaines formes d’addiction, de burn-out, d’anxiété flottante, ne sont pas des pathologies sans structure. Ils sont, à leur manière, les héritiers d’une topologie du nouage, où les lieux sont parfois échangés, déplacés, dissimulés, mais non abolis. Le Réel, par exemple, ne surgit plus seulement dans l’angoisse ou dans le trauma, il s’infiltre dans la banalité même, dans le vide ressenti face à des existences apparemment pleines. Le Symbolique, quant à lui, se délite en normes molles, et l’Imaginaire, saturé de simulacres, peine à produire des identifications tenables.
On assiste donc à un glissement : la structure borroméenne demeure, mais les matériaux qu’elle noue se sont transformés. Il ne s’agit pas de nier ce changement, mais de comprendre comment il affecte les modalités de la souffrance et de la réparation. C’est ici que la clinique doit s’ouvrir à une lecture souple, capable d’accueillir les formes inédites du malaise dans la culture, sans nostalgie pour les pathologies d’hier ni fascination pour les symptômes de demain.
Je ne saurais taire ici l’intérêt croissant que certaines disciplines biologiques, notamment les neurosciences, manifestent pour cette forme de structuration. Et s’il fallait un exemple de l’alliance possible entre rigueur topologique et plasticité neuronale, on en trouverait peut-être un dans les recherches récentes sur l’intégration multisensorielle ou les circuits de la mémoire affective. Mais ces rapprochements, pour séduisants qu’ils soient, ne doivent pas nous détourner du fait fondamental que la structure borroméenne s’inscrit dans un champ d’expérience, non dans un champ de représentation uniquement. Elle parle de la vie vécue, de ses conflits, de ses équilibres précaires.
Mes chers lecteurs, il ne m’est point possible de refermer ces lignes sans vous inviter à méditer, non pas sur une fin, mais sur une ouverture. Si la structure névrotique est un nouage, et si ce nouage peut se resserrer ou se relâcher selon les circonstances de l’existence, qu’en est-il des formes de subjectivité qui ne parviennent plus à nouer ? Que devient le sujet lorsque le Symbolique se retire, lorsque l’Imaginaire devient opaque, lorsque le Réel n’est plus voilé ? S’agit-il encore d’une névrose, ou bien sommes-nous appelés à penser d’autres formes de nouage, d’autres figures topologiques de l’existence humaine ? Peut-être, alors, faudra-t-il un jour élargir l’arsenal de nos métaphores. Peut-être faudra-t-il, pour comprendre l’humain, inventer un nouveau type de géométrie.