Le professeur Didier Pleux : une critique behavioriste de la topologie de Lacan.
Mes chers lecteurs,
Il est des hostilités qui ne se déclarent point par la colère, mais par le silence prolongé d’un regard qui refuse de se poser où on l’invite ; telle fut, je crois, l’attitude de Didier Pleux devant les nœuds de Lacan, et c’est cette attitude que je voudrais, mes chers lecteurs, tenter de dénouer à mon tour, sans prétendre l’imiter.
Car il faut se représenter ce que fut, dans l’histoire encore récente de notre pensée clinique, l’irruption de ces figures empruntées à la géométrie la plus austère, ronds de ficelle, chaînes borroméennes, tores retournés sur eux-mêmes, venues prêter à l’inconscient une architecture que ni l’œil ni l’expérience ne sauraient vérifier ; Pleux, formé à l’école plus rude de la psychologie du développement et de la thérapie cognitive, où l’on exige d’une hypothèse qu’elle consente à être démentie par les faits, ne pouvait qu’éprouver, devant ce déploiement de nœuds et de trous savamment noués, la même méfiance que le géomètre de plein air éprouve devant l’architecte qui bâtit ses palais sans jamais les soumettre à l’épreuve du vent ; il appert que cette méfiance n’était pas affaire de tempérament, mais de méthode, et c’est bien là que gît, si je ne me trompe, la racine profonde du différend.
Qu’est-ce à dire, sinon qu’une théorie qui se dérobe à toute vérification devient, par ce seul fait, invulnérable et par conséquent suspecte ?
On aurait tort de réduire cette opposition à une simple querelle de chapelles, comme si deux écoles rivales se disputaient seulement le mérite d’expliquer l’âme humaine.
Le contraire eût été étonnant, du reste, chez un homme dont l’œuvre entière, je pense en particulier à sa contribution au sévère réquisitoire dressé contre l’édifice freudien, s’est construite sur cette conviction têtue que la souffrance psychique appelle des remèdes mesurables et non des cathédrales symboliques ; ceteris paribus, deux esprits confrontés au même patient, l’un armé du nœud borroméen, l’autre du protocole comportemental, ne rendront jamais des comptes comparables, car l’un se meut dans l’espace clos et infalsifiable du signifiant, tandis que l’autre s’expose, chaque jour, au désaveu du réel. Il y a là, mes chers lecteurs, une divergence de courage autant que de doctrine ! Et l’on ne saurait, sans quelque injustice, n’y voir qu’une affaire de vocabulaire.
Mais faut-il pour autant réduire ce différend au seul terrain de l’épistémologie, comme si la querelle n’était qu’une affaire de méthode et non une affaire de monde ?
Je ne le crois pas, et c’est ici qu’il convient d’interroger le fond même de la chose, ce fond que les Anciens, avant que la psychanalyse ne s’en emparât, avaient déjà nommé lorsqu’ils distinguaient ce qui est en puissance de ce qui est en acte ; car le nœud lacanien prétend donner corps, sous la figure d’une topologie, à ce qui chez l’homme demeure indéfiniment en puissance, à ce défaut, à ce trou dans l’être dont Aristote disait déjà qu’il fallait le penser comme privation plutôt que comme substance, et c’est précisément cette hypostase du manque, cette manière de faire exister géométriquement ce qui n’est peut-être qu’absence, que Pleux ne pouvait recevoir sans répugnance, lui pour qui le trouble psychique n’est pas un défaut structural inscrit dans l’être, mais un comportement à corriger, une potentialité à ramener, par l’exercice et l’apprentissage, vers son plein accomplissement.
D’une part, le clinicien behavioriste observe, mesure, corrige ; d’autre part, le topologue noue, dénoue, et renoue encore, sans jamais soumettre son nœud à l’épreuve d’un démenti possible ; et les corollaires de ce constat nous imposent de conclure ceci : deux conceptions de la vérité elle-même s’affrontent ici, l’une qui se veut réfutable, l’autre qui se veut increvable comme un dogme.
Voilà pourquoi l’irritation de Pleux ne visait pas tant les mathématiques que l’usage qu’on en faisait, cet usage rhétorique d’une rigueur empruntée pour parer d’autorité scientifique ce qui n’était, à ses yeux, qu’une mythologie raffinée du sujet.
Faut-il s’en étonner, alors, que l’opposition prît chez lui les couleurs d’une indignation presque morale, et non pas d’une simple divergence de spécialistes ?
On ne combat pas avec cette constance, pendant tant d’années, une théorie que l’on jugerait seulement fausse ; on la combat parce qu’on la juge dangereuse pour celui qui souffre, dangereuse parce qu’invérifiable, et invérifiable parce que trop belle pour se laisser interroger.
Il serait pourtant naïf de croire que cette rigueur revendiquée par monsieur Pleux échappe elle-même à tout nœud, à toute part d’ombre irréductible au calcul ; car peut-être la véritable ironie de cette querelle est-elle que la topologie, en prétendant donner une forme au manque, n’a fait que rendre visible ce que la méthode la plus expérimentale ne cesse, de son côté, de refouler sans le nommer ; si bien que l’adversaire le plus rigoureux du nœud pourrait bien être, sans le savoir, celui qui en porte la trace la plus fidèle ?
A très bientôt chers amis.
L’article Le professeur Didier Pleux : une critique behavioriste de la topologie de Lacan.