Editorial juillet 2026 : Pourquoi un tel acharnement contre la topologie de Jacques Lacan ? (Alexandre Bleus)
Mes chers lecteurs,
Nous voici déjà au mois de juillet dans les chaleurs étouffantes de la canicule ! permettez-moi de vous souhaiter à toutes et à tous d’ excellentes vacances académiques ! Nous continuerons, bien sûr, dans les prochains jours et les prochaines semaines à examiner la pensée des opposants à la pensée de Lacan et plus particulièrement, au sein de sa pensée, à sa topologie.
Que la topologie de Jacques Lacan suscite, chez tant d’esprits par ailleurs accoutumés aux figures les plus austères de la pensée, un acharnement si tenace, si disproportionné même au regard de l’objet qui le suscite, ne laisse pas d’étonner quiconque s’est penché, ne fût-ce qu’un instant et avec quelque patience, sur ces surfaces en apparence dociles au compas (le nœud borroméen, le tore, la bande de Möbius ) et qui découvre bientôt que sous la ligne tracée se dissimule une résistance dont la nature déborde de loin le champ des mathématiques pour toucher à l’ordre même où se loge, obstinément, la vérité.
L’on s’irrite de ce qu’on ne saisit pas ; c’est là presque une loi de l’esprit humain.
Il semble que d’une part la topologie ne soit qu’un langage parmi d’autres, un habillage géométrique dont on pourrait à loisir se dispenser sans rien perdre de la doctrine qu’il prétend soutenir, tandis que d’autre part, et c’est ici que le débat s’envenime ,cette figure n’illustre rien du tout mais constitue elle-même la chose pensée, de sorte que la récuser reviendrait moins à corriger une image maladroite qu’à refuser la structure même du réel qu’elle expose ; il appert que ceux qui s’acharnent le plus contre elle sont précisément ceux qui pressentent, sans vouloir se l’avouer, que le nœud ne se laisse pas traduire en un discours plus rassurant, et que le contraire eût été étonnant tant l’esprit répugne à ce qui ne se résout jamais tout à fait.
Comment expliquer autrement que des lecteurs par ailleurs subtils, capables de suivre les raisonnements les plus enchevêtrés de la métaphysique classique, se cabrent devant un simple rond de ficelle noué trois fois sur lui-même !
Il est une considération que je ne puis m’empêcher de rapprocher de ce débat, empruntée à cette philosophie ancienne qui, longtemps avant qu’on ne songeât à nouer des ronds de ficelle, s’était déjà interrogée sur ce qu’est un lieu ; car lorsque Aristote définissait le topos comme la limite immobile du corps contenant, il posait déjà que l’espace n’est jamais une pure extension neutre, mais toujours la marque d’une contrainte, d’un bord qui empêche la chose d’être ailleurs qu’où elle est ; et l’on peut se demander si la topologie du sujet, telle qu’on la discute aujourd’hui avec tant de véhémence, ne reconduit pas, sous une forme entièrement renouvelée, cette même intuition qu’un lieu n’est jamais indifférent à ce qu’il contient, qu’il en est au contraire la condition, la limite qui seule permet à la chose d’exister comme telle plutôt que de se disperser dans l’indéfini.
Qu’est-ce à dire, sinon que le nœud, loin d’être un ornement pédagogique surajouté à une doctrine qui se suffirait à elle-même, en constitue le lieu véritable, celui sans lequel la chose dite ne trouverait nulle part où se tenir ?
Dans le cadre de cette hypothèse, on comprendrait mieux pourquoi la contestation prend si souvent, chez ses adversaires les plus résolus, l’allure d’une véritable exaspération plutôt que celle d’une simple réserve méthodologique ; ceteris paribus, un désaccord d’école ne produit ordinairement qu’une controverse feutrée, quand celui-ci s’apparente davantage à ce mélange de fascination et de refus que l’on éprouve devant ce qui menace de dissoudre les catégories dans lesquelles on avait cru pouvoir loger, une fois pour toutes, la vérité du sujet ; les corollaires de ce constat nous imposeraient de conclure que l’objection porte moins sur la figure elle-même que sur ce qu’elle révèle de l’impossibilité, pour le discours, de faire jamais le tour complet de son objet.
Peut-être faut-il alors renoncer à chercher, dans cet acharnement, la trace d’une simple querelle d’école, et consentir plutôt à y voir ce paradoxe qui se dérobe à mesure qu’on croit l’approcher : que l’on combat avec le plus de rigueur, non pas ce qui demeure obscur et se laisserait dissiper par un supplément de clarté, mais ce qui, à l’inverse, aurait déjà tout montré, et dont la transparence même, insupportable à qui voudrait encore se croire maître de son propre nœud, constituerait le seul scandale véritable ; car qu’adviendrait-il, mes chers lecteurs, si l’objet de tant de résistance n’était ni caché ni complexe, mais simplement là, offert depuis toujours à qui consentirait à ne plus chercher ailleurs ce qui se tient, sans reste, dans la forme même de sa présentation ?
A très bientôt !