Entre fin du monde et vérité du sujet (par Alexandre Bleus)

Freud et Jung face au gouffre de l’inconscient collectif. (Alexandre Bleus)

Mes chers lecteurs,

Il est des ruptures intellectuelles qui ne s’annoncent pas par des fracas mais par des silences progressifs, des désaccords qui s’enkystent sous la politesse épistolaire, des divergences d’abord imperceptibles qui finissent par fissurer irrémédiablement les plus solides édifices théoriques. Tel fut le destin de l’entente entre Sigmund Freud et Carl Gustav Jung.

La question mérite d’être posée avec la netteté que le sujet commande : qu’est-ce que l’inconscient collectif, cette notion que Jung forgeait patiemment contre le gré de son maître viennois, sinon une tentative audacieuse d’élargir le champ de la psyché individuelle vers un espace mémoriel partagé par l’espèce entière ? Jung postulait l’existence d’une strate psychique antérieure à toute expérience personnelle, peuplée d’archétypes, l’Ombre, l’Anima, le Soi, qui se manifesteraient dans les mythes, les rêves, les rites sacrés de toutes les civilisations connues, comme autant de configurations universelles gravées dans la chair même de l’humanité. Il pense que cet héritage phylogénétique constitue une réalité aussi tangible que les complexes refoulés que Freud, lui, plaçait au cœur de son système.

Freud résistait.

Ce refus n’était pas fortuit, ni simplement l’expression d’un orgueil froissé par la dissidence d’un disciple favori. Il était théoriquement fondé, rigoureusement motivé par la logique interne d’une œuvre qui avait élevé l’individu, son histoire singulière, ses désirs refoulés et ses traumatismes infantiles, au rang de seule matière légitime de l’investigation analytique. Pour Freud, l’inconscient demeurait essentiellement personnel, traversé par le désir, gouverné par le principe de plaisir, hanté par les figures de l’Œdipe et du père. Qu’il appert que Jung ait cherché à transcender cette intimité du désir pour lui substituer une profondeur transpersonnelle, voilà ce que Freud ne pouvait accepter sans renoncer à lui-même.

Et pourtant, si l’on consent à suspendre le jugement et à examiner la querelle sous l’angle d’une considération plus haute, celle qu’Aristote réservait à sa distinction entre la puissance et l’acte, il devient possible de voir dans l’inconscient collectif jungien non pas une hérésie mais une potentialité que le freudisme refusait d’actualiser. L’inconscient freudien est un acte accompli, un réservoir de contenus refoulés dont on peut, par la méthode analytique, remonter le cours jusqu’à leur source. L’inconscient collectif, lui, reste toujours en puissance, matrice indéfinie d’où surgissent les formes sans que nulle biographie particulière n’en épuise jamais l’inépuisable fond. Cette opposition ontologique entre le fini du refoulement individuel et l’infini de la mémoire archaïque constitue, il est bien évident que l’on ne saurait en douter, la véritable ligne de fracture entre les deux penseurs.

La rupture de 1913, car c’est bien d’une rupture définitive qu’il s’agit, consommée dans la froideur des lettres de plus en plus espacées, ne fut pas seulement la fin d’une amitié ; elle fut l’acte de naissance de deux psychologies désormais irréconciliables dans leurs présuppositions les plus fondamentales. Quelle profondeur cachait donc ce désaccord, si l’on considère que les deux hommes avaient marché ensemble pendant près d’une décennie, échangeant sur l’hystérie, les rêves, les lapsus et les actes manqués, avec une convergence de vues qui semblait annoncer une école unique ! Jung avait été le fils spirituel, le dauphin désigné, l’héritier supposé d’un empire conceptuel que Freud bâtissait depuis la publication de L’interprétation des rêves en 1900. Cet édifice s’effondra dans les décombres d’une divergence qui n’était, au fond, rien de moins que métaphysique.

Ce qui est remarquable, c’est la cohérence interne de chacun des deux systèmes pris séparément. Ceteris paribus, si l’on accepte les prémisses freudiennes, la primauté de la sexualité infantile, la structure œdipienne du désir, le refoulement comme mécanisme central, alors la notion d’inconscient collectif apparaît effectivement comme une régression vers le mystère, un retour aux brumes du romantisme allemand que la rigueur clinique devait précisément dissoudre. Mais si l’on accepte les prémisses jungiennes, la réalité psychique des archétypes, la finalité du processus d’individuation, la légitimité des phénomènes religieux comme données de la psychologie, alors c’est le freudisme qui paraît étroit, enfermé dans le cercle trop humain d’une psychopathologie de la vie quotidienne incapable de rendre compte des expériences limites de l’esprit humain. Deux cohérences irréductibles l’une à l’autre : telle est la leçon philosophique que cette querelle nous impose encore aujourd’hui, un siècle après les faits.

Peut-être faudrait-il accepter ce paradoxe : que la vérité la plus vivante de cet affrontement ne réside ni dans le triomphe de Freud, ni dans celui de Jung, mais dans le fait que l’inconscient humain, qu’il soit individuel ou collectif, refoulé ou archétypal, demeure irréductiblement plus grand que tous les systèmes que l’on forge pour le contenir. Si l’inconscient collectif est une ligne de fracture entre les deux penseurs, peut-être est-il aussi le signe que toute psychologie, si rigoureuse soit-elle, n’est jamais que le rêve que fait la raison de son propre fond obscur.

A très bientôt mes chers lecteurs et merci pour votre fidélité !

Freud et Jung face au gouffre de l’inconscient collectif. (Alexandre Bleus)

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