Retour à Freud : Lacan, l’héritier structurel

Retour à Freud : Lacan, l’héritier structurel

Mes chers lecteurs,

Lacan demeura freudien jusqu’au bout. Un authentique freudien qui plaça ses pas dans ceux de Freud et qui respecta entièrement l’esprit comme la lettre, ainsi que l’évolution de la pensée freudienne au fil du temps. C’est ce que je souhaiterais vous établir au sein de cet éditorial. Loin de constituer une simple relecture ou une critique radicale menant vers un au-delà de la psychanalyse freudienne, l’œuvre de Jacques Lacan représente, à mes yeux, l’approfondissement le plus rigoureux et le plus fidèle qui ait jamais été entrepris de la découverte freudienne.

Il ne s’agit point ici de nier les tensions ou les déplacements que Lacan a pu opérer par rapport à la lettre stricte de certains textes freudiens, mais bien de saisir l’esprit, le mouvement profond de la pensée de Freud, tel qu’il se déploya depuis les études sur l’hystérie jusqu’aux dernières élaborations métapsychologiques. Lacan se posa en héritier, non point pour figer l’héritage, mais pour le faire vivre, pour le dégager des scléroses dogmatiques qui commençaient à l’affecter, et pour en révéler la portée subversive originelle, souvent atténuée par ses successeurs immédiats.

Sa proposition d’un « retour à Freud » ne constituait nullement un appel nostalgique au passé, mais une exigence épistémologique visant à retrouver la force conceptuelle initiale, celle qui avait bouleversé le champ du savoir et de la clinique. Il fallut la perspicacité et la formidable érudition de Lacan pour relire Freud à la lumière des avancées des sciences humaines et du langage de son temps, non pour le « moderniser » artificiellement, mais pour montrer combien Freud lui-même était déjà en avance sur son époque, combien ses concepts portaient en eux une structure qui ne fut pleinement mise en lumière que par l’articulation lacanienne au champ du symbolique et du langage.

C’est dans cette démarche de redécouverte et de sistématisation que Lacan se révèle non seulement un disciple, mais un maître d’œuvre de la pensée freudienne, un continuateur essentiel. L’apport majeur de Freud, celui qui fonde la psychanalyse en tant que discipline nouvelle et révolutionnaire, réside incontestablement dans sa découverte de l’inconscient. Non point l’inconscient comme simple réservoir de contenus refoulés, mais l’inconscient structuré, actif, déterminant. Il appert que Lacan ne se contente pas de reprendre cette idée ; il en radicalise la portée en la reliant de manière indissoluble au champ du langage. La célèbre formule lacanienne, « l’inconscient est structuré comme un langage », ne constitue point une métaphore approximative mais l’énoncé d’une homologie de structure profonde qu’il s’attache à démontrer à partir des textes mêmes de Freud. Il analyse les mécanismes décrits par Freud dans L’Interprétation du rêve, le déplacement et la condensation, et y discerne les figures rhétoriques fondamentales de la métonymie et de la métaphore. Ce faisant, il ne plaque point une grille linguistique a priori sur l’œuvre freudienne ; il soutient que Freud lui-même a appréhendé l’inconscient dans son fonctionnement, et que ce fonctionnement obéit aux lois qui régissent le langage.

Les lapsus, les actes manqués, les symptômes, les rêves, toutes ces formations de l’inconscient, sont des paroles manquées ou des paroles voilées qui demandent à être déchiffrées, non point dans leur contenu manifeste, mais dans leur structure signifiante. L’inconscient est ce lieu où « ça parle », où le sujet est parlé avant de se parler, où les chaînes signifiantes se nouent et se dénouent selon une logique qui échappe à la maîtrise consciente du moi. Lacan retrouve ici la radicalité de la position freudienne face au Cogito cartésien : le sujet n’est point transparent à lui-même, il est clivé, habité par un autre savoir, celui de l’inconscient.

I. La structure langagière et les dynamiques psychiques

Je pense que Lacan s’est attaché à montrer comment les grandes dynamiques psychiques décrites par Freud, le refoulement, le retour du refoulé, la compulsion de répétition, ne peuvent se comprendre qu’à partir de cette structure langagière de l’inconscient. Le refoulement ne concerne pas tant des « choses » ou des « représentations » au sens le plus classique du terme, mais des signifiants, des éléments de langage qui, parce qu’ils sont liés à des expériences traumatiques ou à des désirs proscrits, sont rejetés de la chaîne signifiante consciente.

Mais ces signifiants refoulés continuent d’agir depuis l’extérieur de cette chaîne, produisant des effets dans le discours du sujet sous forme de symptômes, de lapsus, de rêves. La compulsion de répétition, loin d’être une simple tendance biologique à la reconduction de l’identique, est interprétée par Lacan comme la répétition d’une rencontre avec un signifiant primordial, un signifiant qui a marqué le sujet d’une manière indélébile, et qui revient sans cesse dans son discours et dans sa vie, demandant à être symbolisé, intégré dans la chaîne signifiante.

Lacan n’invente point ces concepts ; il les reprend à Freud et en dégage la logique interne en les articulant au champ du langage et du symbolique. Son apport majeur ici est de donner une assise théorique solide à l’intuition freudienne selon laquelle l’inconscient parle, en explicitant comment il parle. Il montre ainsi que l’inconscient n’est point un simple substrat biologique ou instinctuel, mais une structure symbolique qui préexiste au sujet et le constitue.

Le sujet de l’inconscient est le sujet de la parole, le sujet divisé par le langage. Cette relecture structurelle de l’inconscient ne trahit point Freud ; elle en déploie la portée théorique la plus audacieuse. Elle permet de penser l’inconscient non plus comme un simple réservoir pulsionnel, mais comme un ordre symbolique qui régit le désir et la jouissance du sujet.

Un autre pilier fondamental de la pensée freudienne que Lacan s’est attaché à élucider en profondeur est la question de la relation de l’individu à l’Autre. Chez Freud, la dynamique psychique n’est jamais purement intra-psychique ; elle est toujours inscrite dans un réseau de relations intersubjectives, dès les premières interactions entre le nourrisson et sa mère. Le complexe d’Œdipe, concept cardinal s’il en est dans l’œuvre freudienne, met en scène la confrontation du sujet naissant avec l’ordre symbolique incarné par le père, et avec la loi qui régit les relations humaines, notamment l’interdit de l’inceste.

C’est avec clarté que l’on peut constater que Lacan ne se contente pas de décrire ce complexe en termes de rivalités ou d’identifications ; il en fait la structure même qui permet l’entrée du sujet dans l’ordre symbolique. Le père n’est point seulement une personne physique ; il est la fonction paternelle, celle qui introduit la loi, celle qui sépare l’enfant de la fusion imaginaire avec la mère. Cette fonction est portée par un signifiant, le Nom-du-Père, qui est l’opérateur de la castration symbolique, c’est-à-dire de la reconnaissance de la différence sexuelle et de la finitude humaine.

Le passage par l’Œdipe, relu par Lacan, est le moment crucial où le sujet accède au langage et à la subjectivité, en acceptant de se positionner dans un champ structuré par l’Autre, lieu du langage et de la loi.

Cette primauté de l’Autre est également essentielle pour comprendre la conception lacanienne du désir, qui se présente comme une extension logique et radicale de la théorie freudienne du désir. Freud avait montré que le désir prend sa source dans l’expérience de satisfaction originelle, mais qu’il est fondamentalement lié à un manque. Le désir n’est point l’accomplissement d’un besoin ; il est la recherche d’une satisfaction perdue, liée à la rencontre avec l’objet de désir, qui n’est jamais l’objet réel du besoin, mais son représentant symbolique.

Lacan pousse cette idée plus loin en affirmant que le désir est fondamentalement « désir de l’Autre ». Cela signifie plusieurs choses. D’une part, le désir du sujet est conditionné par le désir de l’Autre primordial (la mère) : qu’est-ce que l’Autre désire de moi ? Quelle place m’assigne-t-il dans son désir ? D’autre part, et c’est là un apport majeur de Lacan qui s’enracine dans la clinique freudienne, le désir n’est pas tant dirigé vers l’objet, mais est désir d’être désiré par l’Autre.

Le sujet cherche à être reconnu dans son être par l’Autre, et c’est cette quête de reconnaissance qui structure son désir. Le désir se formule dans la demande adressée à l’Autre, mais il y a toujours un reste, un au-delà de la demande, qui constitue le désir inconscient. Lacan retrouve ici la notion freudienne du Wunsch, le souhait, qui est la force motrice de l’inconscient, mais il la resitue dans le champ de l’intersubjectivité et du langage.

II. L’évolution métapsychologique et la jouissance

Il est bien évident que l’évolution de la pensée de Freud, notamment son passage de la première à la seconde topique, et l’introduction des concepts de pulsion de mort et de ça, ne sont point ignorées par Lacan ; au contraire, il y voit la nécessité pour Freud de rendre compte d’une dimension de la jouissance qui échappe à la seule logique du principe de plaisir et du principe de réalité.

Le ça freudien, lieu des pulsions chaotiques, est relu par Lacan à la lumière de la relation du sujet à l’Autre et à la jouissance. Le ça est le lieu où se manifeste une jouissance qui n’est point assujettie au principe de plaisir, une jouissance parfois mortifère, liée à la compulsion de répétition. Lacan ne rejette point la pulsion de mort ; il l’articule à sa conception de la jouissance, montrant comment le sujet est pris dans un rapport complexe et ambivalent à cette jouissance, qui est à la fois ce qu’il cherche et ce qu’il redoute.

L’Autre, en tant que lieu du langage, est aussi le lieu où se dit et se limite (ou non) la jouissance. Dans le cadre de cette relecture, la seconde topique freudienne trouve une cohérence nouvelle, articulée non plus seulement autour des instances psychiques, mais autour de la question du rapport du sujet au langage et à la jouissance.

Le désir est ce qui circule entre les sujets, ce qui les lie et les divise, et il est toujours marqué par l’absence de l’objet perdu, du Das Ding freudien, que Lacan nomme l’objet a. Cette conceptualisation permet de rendre compte de la complexité de l’économie psychique sans pour autant abandonner les intuitions fondamentales de Freud, mais en les radicalisant et en les systématisant.

Il me semble donc parfaitement évident que prétendre que Lacan s’est éloigné de Freud ou qu’il a créé une pensée radicalement nouvelle sans lien avec son maître constitue une profonde méprise. Lacan n’est point un dissident ; il est le plus fidèle des héritiers, celui qui a pris au sérieux la subversion freudienne et a cherché à en déployer toutes les conséquences, théoriques et cliniques.

Son « retour à Freud » ne constituait point une simple affaire de tradition, mais une exigence de vérité, une nécessité pour relancer la psychanalyse face aux dérives qui menaçaient de l’édulcorer et de la réduire à une simple psychologie adaptative. C’est en cela, fondamentalement, que Sigmund Freud demeure le maître de Lacan, non point un maître figé dans le passé, mais un maître dont l’œuvre continue de produire du savoir et de l’effet par l’intermédiaire de la lecture qu’en a faite son plus illustre disciple.

Qu’est-ce à dire, au fond, que cette fidélité lacanienne ? Ne révèle-t-elle pas que la véritable fidélité à un maître consiste non dans la répétition servile de ses formules, mais dans la réactivation constante de l’élan créateur qui animait sa pensée ? Cette question ouvre sur des considérations qui dépassent le seul champ de la psychanalyse pour toucher à l’essence même de la transmission du savoir et de la filiation intellectuelle.

À très bientôt.

Alexandre Bleus

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