Le moi lacanien à l’épreuve du nœud borroméen (par Alexandre Bleus)
Mes chers lecteurs,
Il appert que penser le moi à la lumière de la topologie lacanienne, et plus singulièrement du nœud borroméen, constitue une opération conceptuelle dont la difficulté n’est pas moindre que la récompense qu’elle promet. En effet, ce que Jacques Lacan élabore dans ses derniers séminaires dépasse en rigueur et en audace les bornes de la psychologie traditionnelle. On peut remarquer avec aisance que la question du sujet ne saurait plus être posée dans les termes familiers d’un ego centré, unifié, maître de ses affects et architecte de ses intentions. Le moi, dans cette pensée, devient le théâtre même de la méprise — mieux : une image, une surface, un pli du langage, pris dans les nœuds du Réel, du Symbolique et de l’Imaginaire.
I. Le miroir, l’image et la faille
Il est bien clair et évident que dans la première formulation du moi par Lacan, à travers le célèbre « stade du miroir », nous sommes face à une scène fondatrice de l’illusion. Ce moment où l’enfant, encore maladroit dans la coordination de ses membres, capte dans le miroir une forme achevée et harmonieuse de lui-même, constitue un point de bascule. Ce reflet n’est pas qu’un reflet ; il est une promesse. C’est là que le moi surgit : dans la distance entre ce qui est vu et ce qui est vécu, entre le corps senti et le corps perçu. D’une part, l’enfant jubile à la vue de cette totalité qu’il ne maîtrise pas encore ; d’autre part, il entre déjà dans le champ aliénant du regard de l’Autre, car cette image ne devient signifiante qu’à travers le langage qui l’entoure, les énoncés de ceux qui l’encadrent et nomment son corps.
Dans le cadre de cette scène initiale, le moi est donc une fiction nécessaire, mais fiction tout de même, qui ne repose pas sur un fondement interne, mais bien sur une extériorité constituante. Le contraire eût été étonnant dans une pensée qui place le sujet non pas à l’origine de son discours, mais comme effet du langage. Sub conditione que cette fiction se maintienne — ceteris paribus, pourrions-nous dire — le sujet peut habiter une forme de cohérence, même précaire. Mais que cette image soit troublée, et c’est toute la charpente subjective qui chancelle.
Cette précarité du moi, produit de l’Imaginaire mais pris dans les rets du Symbolique, fonde l’essentiel de ce que Lacan cherche à retravailler avec l’outil du nœud. C’est avec clarté que l’on peut constater que cette topologie ne vient pas « ajouter » un niveau de complexité : elle rend visible ce qui jusqu’alors restait invisible, non pas l’être du sujet, mais sa structure, son montage, ses points de tension.
II. Le nœud borroméen, ou la tenue du sujet
Qu’est-ce à dire, donc, que ce fameux nœud borroméen ? Il s’agit là d’une figure topologique, empruntée à une tradition héraldique et mathématique, dans laquelle trois anneaux sont entrelacés de telle manière que si l’on en retire un, les deux autres se libèrent. Ce nœud ne repose sur aucun lien binaire ; il ne tient que dans la triade. C’est, pour Lacan, une image — mais plus qu’une image — du sujet dans sa dimension la plus essentielle. Le Réel, le Symbolique et l’Imaginaire ne sont pas ici trois « parties » du sujet : ce sont les trois modalités fondamentales de son être, les trois consistances à travers lesquelles il se structure, et dont l’articulation fonde sa stabilité ou son effondrement.
Il est bien évident que cette figure permet à Lacan de repenser, au-delà de l’opposition entre le conscient et l’inconscient, le mode même d’existence du sujet. Le moi, dans cette configuration, n’est pas un cercle en soi : il est l’effet d’une conjonction. Il se dessine dans le vide central de ce nœud, dans l’espace que délimite leur entrelacement. C’est un espace non-substantiel, mais absolument déterminant. Un point d’apparence, si l’on veut : car c’est à cet endroit que le sujet se croit « un », alors qu’il n’est que l’effet d’une triple condition.
Ce qui est passionnant, dans cette lecture borroméenne du sujet, c’est qu’elle transforme notre manière de comprendre les désordres psychiques. Là où la psychologie classique se contentait de repérer un ego affaibli, une angoisse mal canalisée ou une structure défaillante, Lacan propose un tout autre diagnostic : si le Symbolique manque (comme dans la forclusion psychotique), alors le nœud se défait, et le sujet est livré à une invasion du Réel dans l’Imaginaire. Hallucinations, persécutions, ruptures du sens : voilà les effets d’un défaut de nouage. Il ne s’agit plus de « réparer » le moi, mais de trouver une manière de relier à nouveau ces trois instances.
Dans cet horizon, le sinthome — introduit tardivement par Lacan — apparaît comme une invention singulière du sujet pour tenir ensemble ce qui menace de se dénouer. Ce n’est pas un retour à une psychologie du moi ; c’est une échappée hors de ses catégories, une voie pour concevoir la clinique comme topologie du lien plutôt que comme pathologie de l’instance.
Ce détour par la topologie nous oblige donc à reconsidérer l’ensemble des concepts analytiques. Le moi, loin d’être le noyau du sujet, devient son contour mobile, sa bordure imaginaire, parfois supportable, parfois tragiquement rigide. On comprend dès lors pourquoi Lacan insistait sur la méfiance à avoir envers toute visée de « renforcement du moi », comme si le moi pouvait garantir une stabilité qui, en réalité, dépend d’un nouage plus fondamental.
Et maintenant, mes chers lecteurs, permettez-moi cette ouverture, que je vous propose non comme une conclusion, mais comme une invite. Si le sujet n’est jamais « plein », jamais « un », et que le moi ne fait que masquer la faille, la question n’est-elle pas alors de savoir non pas comment être soi, mais comment habiter cette division ? Dans un monde contemporain qui valorise l’identité fixe, la transparence de soi à soi, la performance d’un moi cohérent et fort, que devient la pensée du sujet comme point d’énigme, comme nœud fragile, comme montage précaire ? Peut-on encore faire une place à cette opacité constitutive dans nos formes de vie, nos politiques du sujet, nos exigences de clarté ? Ou bien devons-nous, in illo tempore, retrouver les chemins d’une pensée qui accepte que le sujet, pour se tenir debout, n’a jamais eu besoin d’être un, mais seulement d’être noué ?