Des entrelacs géométriques et de leur correspondance avec l'art de guérir les âmes (par Alexandre Bleus)

Le belge Jean Bricmont contre Lacan : Le procès truqué du langage face à la science. (Alexandre Bleus)

Mes chers lecteurs, 

Je pense que l’on peut légitimement se demander par quelle étrange impatience l’esprit moderne, lorsqu’il rencontre un langage qui ne lui appartient pas immédiatement, s’empresse de le réduire à l’erreur plutôt qu’à l’énigme. Il est des disciplines dont les termes semblent déplacés lorsqu’ils franchissent les frontières ordinaires de leur usage ; alors le savant s’irrite, le logicien se raidit, et l’on croit voir, dans cette irritation même, la preuve d’une faute. Ainsi en alla-t-il lorsque Jacques Lacan introduisit, dans les profondeurs déjà obscures de la psychanalyse, les figures torsadées de la topologie, les anneaux, les surfaces retournées, les entrelacs où le dedans paraît devenir le dehors avec une lenteur presque onirique. Et lorsque Jean Bricmont, armé de cette rigueur que donnent les sciences exactes à ceux qui les servent fidèlement, entreprit de dénoncer ce qu’il regardait comme une usurpation terminologique, beaucoup crurent l’affaire entendue. Pourtant, à mesure que je considère cette querelle, il me semble entendre moins le conflit de la vérité et de l’erreur que celui de deux juridictions incompatibles, chacune parlant un idiome dont l’autre refuse secrètement la possibilité même.

Il est bien évident que la critique de Bricmont ne manque ni de précision ni de probité intellectuelle. Lorsqu’il reproche à Lacan d’employer des notions mathématiques sans démonstration rigoureuse, lorsqu’il affirme que certains développements topologiques demeurent, pour le mathématicien, dépourvus de contenu opératoire identifiable, il ne formule point un grief frivole. Qui pourrait soutenir sérieusement qu’une bande de Möbius décrite dans un séminaire psychanalytique possède la même nécessité démonstrative que dans un traité de géométrie ? Personne, assurément. Mais la difficulté véritable commence précisément là où le procès semblait devoir s’achever. Car l’on suppose alors, sans presque s’en apercevoir, qu’un concept ne possède de dignité qu’à la condition de conserver intacte sa fonction première, comme si le langage humain était condamné à ne jamais migrer hors de ses provinces originelles. Or il existe, dans l’histoire de la pensée, mille exemples contraires. Aristote lui-même, lorsqu’il distinguait la substance et l’accident, ne prétendait pas seulement établir une taxinomie logique ; il cherchait cette mystérieuse persistance de l’être sous les métamorphoses apparentes, ce noyau silencieux grâce auquel une chose demeure elle-même tandis qu’elle change. Dès lors, pourquoi interdire absolument qu’une figure mathématique puisse devenir, non une preuve, mais l’image spéculative d’une structure psychique ?

L’ erreur de certains critiques réside dans une confusion subtile entre l’usage démonstratif et l’usage analogique. Il arrive souvent qu’une science fournisse à une autre moins des résultats que des formes de pensée. Lorsque Lacan parle du tore ou du nœud borroméen, il ne cherche pas à résoudre une équation ; il tente de donner une visibilité presque tactile à des relations qui, sans cela, demeureraient inappréhensibles dans le langage ordinaire. Que l’on puisse trouver cette tentative obscure, excessive parfois, j’y consens volontiers. Mais obscurité n’est pas imposture. Le contraire eût été étonnant : comment la psychanalyse, discipline née de l’opacité même du désir humain, parlerait-elle avec la transparence géométrique d’un manuel de mécanique rationnelle ?

Et pourtant, quelle irritation persiste encore chez les adversaires de cette topologie lacanienne ! On dirait que certains lecteurs supportent plus aisément l’erreur naïve que l’audace déplacée. Ils pardonneraient presque une faute grossière ; ils ne pardonnent pas le déplacement des frontières. Je vois là une disposition singulièrement moderne : nous consentons aux métaphores lorsqu’elles restent littéraires, mais nous nous alarmons dès qu’elles empruntent aux sciences leur vêtement sévère. Pourquoi ? La poésie aurait-elle seule le droit de déplacer les mots ?

Il appert que la critique de Bricmont atteint sa force maximale lorsqu’elle exige des critères de vérification. Sur ce point, nul esprit honnête ne saurait se dérober. Une théorie qui prétendrait produire des effets scientifiques mesurables doit répondre aux règles de la preuve. Mais Lacan, malgré les impatiences qu’il provoque, ne travaille pas toujours dans cet horizon. Son langage ressemble davantage à ces architectures médiévales où les proportions visibles cachent une symbolique plus ancienne que les pierres elles-mêmes. D’une part il emprunte à la mathématique une structure de rigueur ; d’autre part il l’oriente vers une phénoménologie du sujet divisé, où le symbole agit moins comme un calcul que comme une dramatique de la séparation intérieure. Voilà ce que les lecteurs pressés oublient souvent.

Je songe parfois que cette querelle révèle moins une divergence technique qu’une opposition métaphysique. Chez Bricmont, comme chez beaucoup d’hommes formés par les sciences contemporaines, l’être d’une chose se confond presque avec les procédures permettant d’en établir objectivement les propriétés. Chez Lacan, au contraire, le sujet humain demeure irréductiblement lacunaire ; il échappe à lui-même au moment même où il se formule. Heidegger écrivait que le langage est la maison de l’être. Mais que devient cette maison lorsque le sujet qui l’habite découvre que ses propres paroles lui sont étrangères ? Alors la topologie lacanienne cesse d’être un simple décor conceptuel ; elle devient la tentative, maladroite peut-être, mais non absurde, de figurer un espace psychique où l’intérieur et l’extérieur cessent d’obéir à la géométrie commune. Quelle étrange ambition !

Certes, certains textes lacaniens donnent parfois l’impression d’une opacité presque volontaire. Il arrive que le lecteur avance comme dans un corridor où chaque porte ouvrirait sur une autre énigme. Cette difficulté nourrit naturellement le soupçon. Qu’est-ce à dire ? Faut-il croire que toute obscurité dissimule nécessairement le vide ? Une telle règle condamnerait une grande partie de la philosophie européenne, depuis les néoplatoniciens jusqu’aux idéalistes allemands. La clarté parfaite n’est pas toujours le signe de la profondeur ; elle est souvent celui des objets simples.

Il va sans dire que la défense de Lacan ne consiste nullement à sanctifier chacun de ses emprunts mathématiques. Certains rapprochements paraissent fragiles ; quelques analogies semblent forcées. Mais un réquisitoire équitable exige que l’on distingue entre l’abus ponctuel et la nullité générale d’une démarche. Bricmont agit parfois comme si une imprécision locale suffisait à invalider l’ensemble d’une recherche symbolique. Cette manière de juger me paraît sévère au-delà du nécessaire. Car les sciences elles-mêmes, lorsqu’on les observe dans leur genèse, avancent souvent à travers des images provisoires, des intuitions mal stabilisées, des métaphores qui précèdent la formalisation exacte. Newton parlait d’attraction avant de savoir ce qu’était réellement cette force ; et les physiciens du XIXe siècle peuplaient l’univers d’éthers aujourd’hui disparus. Les concepts vivent d’abord dans une pénombre.

Je voudrais encore remarquer ceci : l’on accuse fréquemment Lacan d’impressionner son auditoire par l’usage de termes savants. Cette accusation n’est pas sans vraisemblance. Mais les critiques eux-mêmes ne sont-ils pas parfois fascinés par une autre forme de prestige, celui de la scientificité pure, comme si le langage mathématique détenait à lui seul le monopole du réel ? Il existe dans notre époque une tentation discrète qui consiste à réduire toute vérité aux seuls énoncés susceptibles d’être calculés. Or l’âme humaine, si ce mot conserve encore quelque droit de cité, ne se laisse pas aisément mesurer. Elle hésite, se replie, se contredit ; elle ressemble moins à une ligne droite qu’à ces surfaces repliées sur elles-mêmes dont Lacan faisait, peut-être avec excès, les emblèmes de notre division intérieure.

Soyons frappés, mes chers lecteurs, par cette circonstance singulière : plus les critiques veulent expulser la topologie hors de la psychanalyse, plus ils confirment involontairement le problème que Lacan cherchait à désigner, à savoir qu’il existe dans le sujet quelque chose qui résiste à la représentation ordinaire. Peut-être la véritable question n’est-elle donc pas de savoir si les figures lacaniennes sont mathématiquement orthodoxes, mais pourquoi notre époque supporte si mal qu’une pensée franchisse les limites disciplinaires établies. Et si le scandale véritable n’était point l’imprécision de certaines analogies, mais la possibilité qu’un nœud puisse contenir davantage de vérité humaine qu’une définition parfaitement exacte ?

Le belge Jean Bricmont contre Lacan : Le procès truqué du langage face à la science.

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