Michel Onfray et Freud : Une guerre perpétuelle

Mes chers lecteurs,

L’automne 2014 aura été, pour les milieux intellectuels français, l’occasion d’une mise en accusation spectaculaire. Michel Onfray, philosophe caennais dont le style tranchant ne laisse personne indifférent, organisait cette année-là, dans le cadre de son Université populaire de Caen, un séminaire intitulé Freud et les non-dupes. L’ambition affichée était de démolir méthodiquement le socle de la psychanalyse freudienne. Entreprise audacieuse, assurément. Mais une entreprise qui mérite, me semble-t-il, d’être examinée avec la même rigueur critique qu’Onfray prétend appliquer à Freud car si la critique a droit de cité, la défense aussi, et peut-être surtout lorsque l’accusé est absent.

Ce qui frappe d’emblée, à l’écoute des séances de ce séminaire, c’est moins la solidité des arguments que l’ampleur de la mise en scène. Onfray s’adresse à un public populaire, volontairement tenu à l’écart des nuances que commanderait toute lecture sérieuse de Freud. La forme choisie orale, performative, destinée à séduire avant de convaincre n’est pas neutre. Elle détermine le fond. Un séminaire populaire qui entend déconstruire une œuvre aussi complexe que celle de Freud sans jamais se soumettre aux exigences du colloque scientifique ou de la revue spécialisée, c’est une critique qui se soustrait elle-même à l’épreuve des pairs. Il va sans dire que cette immunité rhétorique est précisément ce qu’Onfray reprochait à la psychanalyse.

Je dois ici confesser une forme d’agacement personnel. Non pas face à la critique en elle-même elle est nécessaire, et Freud n’est pas un saint mais face au procédé. Onfray parle devant un parterre acquis, dans une institution qu’il a lui-même fondée, selon des règles qu’il a lui-même définies. On appréciera la symétrie. Pour un philosophe qui se réclame du débat ouvert, c’est une façon singulière de l’organiser.

La stratégie centrale d’Onfray consiste à attaquer la personne de Freud pour discréditer sa théorie. Il passe en revue les manipulations supposées, les mensonges supposés, les cas cliniques supposément fabriqués. Il appert que cette méthode est philosophiquement contestable dans ses fondements mêmes. Si l’on devait liquider toute pensée dont l’auteur fut moralement imparfait, il ne resterait pas grand-chose de la philosophie occidentale. Newton plagiait, Heidegger était nazi, Rousseau abandonnait ses enfants. Personne n’en a tiré la conclusion que la loi de la gravitation était fausse, ou que l’analytique du Dasein était sans valeur. Attaquer l’homme pour détruire l’œuvre, c’est commettre exactement le sophisme que tout étudiant en logique apprend à éviter dès sa première année.

La question qui se pose naturellement est la suivante : si les cas d’Emmy ou de Dora furent effectivement conduits avec une autorité excessive, cela invalide-t-il le concept de transfert ? Invalide-t-il l’idée que nos comportements adultes portent la trace de désirs infantifs refoulés ? Pas davantage que les conditions d’expérimentation douteuses de certains physiologistes du XIXe siècle n’invalident la physiologie. La science et la pensée en général n’est pas une collection d’anecdotes biographiques. Elle est un système d’idées qui doit être évalué sur sa propre cohérence interne et sur sa capacité à rendre compte de ce qu’elle prétend décrire.

Les erreurs factuelles d’Onfray, que ses propres contradicteurs ont soigneusement documentées, ne sont pas de simples détails. Dans Le Crépuscule d’une idole, qui forme la toile de fond théorique du séminaire, on recense des citations tronquées, des dates inexactes, des interprétations qui forcent manifestement le sens des textes cités. Onfray a lui-même dû corriger certains passages dans une édition ultérieure. C’est avec clarté que l’on peut constater que l’exigence d’exactitude qu’il réclame pour Freud, il ne se l’applique pas toujours à lui-même. Le procureur avait des lacunes dans son dossier d’accusation ce qui n’est pas anodin lorsqu’on prétend instruire un procès en faux.

L’argument poppérien est au cœur du séminaire : la psychanalyse ne serait pas falsifiable, donc pas scientifique, donc sans valeur. Argument séduisant. Trop séduisant, peut-être. Car Popper lui-même a reconnu que le critère de falsifiabilité ne valait pas pour toutes les formes de connaissance, et que son application mécanique conduisait à des absurdités. L’histoire, la sémiologie, l’herméneutique, la linguistique aucune de ces disciplines ne produit des prédictions expérimentalement réfutables dans le sens strict, et personne ne songe sérieusement à les dissoudre. La psychanalyse relève d’un régime épistémologique différent de la physique des particules, et le lui reprocher, c’est comme reprocher à un tableau de ne pas être une équation.

Je me souviens d’avoir relu, peu après avoir écouté ce séminaire, un passage de L’interprétation des rêves où Freud analyse avec une minutie stupéfiante les mécanismes du déplacement et de la condensation dans l’activité onirique. Que l’on adhère ou non à ses conclusions, on ne peut pas ne pas reconnaître que cette cartographie de l’activité psychique inconsciente a ouvert un continent que les philosophies antérieures avaient à peine effleuré. Hegel parlait de l’Esprit. Kant parlait des catégories de l’entendement. Freud, lui, parlait de ces petits mouvements obscurs qui font que l’on rate son train, que l’on oublie le prénom de quelqu’un qu’on aime mal, que l’on tombe malade la veille d’un événement redouté. C’est d’une autre échelle de l’humain qu’il s’agit.

Onfray soutient que Freud a pillé Nietzsche sans le reconnaître. C’est une affirmation qui mérite qu’on s’y arrête. Oui, Freud a lu Nietzsche. Oui, certaines résonances entre les deux pensées sont frappantes. Mais la notion de pulsion chez Freud n’est pas la volonté de puissance nietzschéenne. La topique freudienne conscient, préconscient, inconscient, puis Moi, Ça, Surmoi est une construction d’une originalité réelle que Nietzsche n’avait pas produite, ni même esquissée. Affirmer le contraire, c’est soit méconnaître Freud, soit méconnaître Nietzsche, soit les deux à la fois. Ceteris paribus, c’est-à-dire à textes comparables et à bonne foi égale, la dette de Freud envers Nietzsche est du même ordre que celle de tout philosophe envers ses prédécesseurs : réelle, partielle, et en rien constitutive d’une fraude.

Ce qui se joue ici, me semble-t-il, est moins un débat d’histoire des idées qu’une querelle de succession. Onfray est un nietzschéen déclaré et militant. En abattant Freud, il libère une place symbolique que son maître peut occuper. La stratégie est lisible, elle est même admirable dans sa cohérence. Mais elle n’est pas philosophiquement neutre, et elle devrait, à ce titre, être déclarée. Un juge qui a un intérêt personnel dans l’issue du procès doit se récuser. Onfray, dans ce séminaire, ne se récuse pas.

Les défenseurs de la psychanalyse ont répondu au séminaire et au Crépuscule avec une diversité qu’ Onfray n’aime pas à reconnaître. Il a tendance à présenter toute réponse comme une réaction corporatiste, comme si les psychanalystes étaient structurellement incapables de critique sérieuse. Or Jacques-Alain Miller, pour ne citer que lui, a produit des analyses textuelles précises et documentées. D’autres, dans des revues spécialisées, ont répondu point par point. Ces réponses existent. Onfray les a souvent minimisées ou ignorées dans les séances suivantes de son séminaire. Les corollaires de ce constat nous imposent de conclure ceci : un homme qui reproche à ses adversaires de ne pas débattre et qui contourne lui-même le débat lorsqu’il est organisé sur pied d’égalité n’occupe pas la position morale qu’il revendique.

Et voilà ce qui est amusant, au fond : Onfray a construit sa réputation sur une critique de l’immunité symbolique dont jouirait la psychanalyse en France. Mais lui-même bénéficie, dans certains milieux, d’une immunité similaire. On hésite à critiquer le philosophe populaire, le démocratiseur du savoir, l’homme qui remplit des salles. La critique d’Onfray par Onfray reste à écrire.

Il faut ici dire ce que le séminaire refuse de dire. La psychanalyse a produit des effets thérapeutiques réels sur des patients réels. Non pas pour tous, non pas avec la régularité mécanique que l’on attend d’un antibiotique, mais avec une constance suffisante pour que des milliers de praticiens et de patients continuent de lui faire confiance après un siècle d’existence. Les études qui comparent ses résultats à ceux d’autres formes de thérapies sont plus nuancées qu’ Onfray ne le laisse entendre. Certaines, publiées dans des revues à comité de lecture, montrent une efficacité comparable aux thérapies cognitivo-comportementales sur les troubles dépressifs et les troubles de la personnalité. Ce n’est pas rien. Surtout si l’on songe que les thérapies cognitivo-comportementales elles-mêmes font l’objet, dans la littérature scientifique récente, de révisions et de remises en cause de leur effet propre. Il est bien évident que la complexité de l’évaluation thérapeutique ne peut être réduite à la dichotomie tranchée qu’ Onfray propose.

Le concept de transfert, en particulier, a résisté à toutes les critiques. Que l’on soit ou non psychanalyste, que l’on croie ou non à l’inconscient au sens freudien, le fait que la relation entre un thérapeute et son patient soit structurée par des projections, des répétitions, des déplacements affectifs, est aujourd’hui admis par l’ensemble des courants psychothérapeutiques, y compris ceux qui se réclament explicitement de la rupture avec Freud. On peut débaptiser le concept, on peut le reformuler il reste freudien dans son essence. La fortune posthume d’une idée est souvent le meilleur indice de sa vérité.

Faut-il vraiment démolir l’édifice entier parce que les fondations comportent des fissures ? Est-ce ainsi que l’histoire des idées avance ?

Je veux, pour terminer ces pages, rendre à Onfray ce qui lui revient. Son séminaire de 2014 a eu le mérite de poser des questions que le confort académique français évitait soigneusement. Il a rappelé que nul système de pensée n’est au-dessus de l’examen. Il a contribué à réintroduire dans le débat public des travaux historiographiques sérieux ceux d’Ellenberger, de Sulloway, de Borch-Jacobsen qui méritaient d’être connus. Pour cela, il mérite considération.

Mais un réquisitoire, même brillant, n’est pas un jugement. Et un jugement qui ne s’appuie que sur les pièces à charge est un jugement partial. La question que ce séminaire me laisse est moins celle de savoir si Freud avait tort que celle de savoir pourquoi nous continuons de produire des procès en sorcellerie intellectuelle là où la discussion calme et documentée suffirait. Sub conditione à condition que l’on accepte de regarder les preuves dans leur totalité, et non seulement celles qui accablent, la psychanalyse freudienne reste un monument de la pensée humaine dont la destruction dirait moins de chose sur Freud que sur nous-mêmes. Car les civilisations qui brûlent leurs bibliothèques ne le font jamais pour les mauvaises raisons qu’elles se donnent.

Dans mon quatrième et dernier épisode, c’ est à dire, la semaine prochaine, j’ établirai à votre intention, une critique épistémologique précise des grandes lignes conceptuelles qui ont mené le philosophe Michel Onfray à frapper les idoles de la pensée analytique.

Mes chers lecteurs, à la semaine prochaine !

Alexandre Bleus

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