Michel Onfray : Freud passé à l’acide chlorhydrique d’une pensée incomplète
Mes chers lecteurs,
Nous voici occupés à continuer notre voyage au sein de la pensée antifreudienne du très célèbre philosophe Michel Onfray. Nous voici donc maintenant dans la deuxième partie de notre analyse des positions antipsychanalytiques de notre cher philosophe. Nous nous pencherons aujourd’ hui sur son livre publié en deux mille dix et intitulé : Le Crépuscule d’une idole : L’Affabulation freudienne. Je dois bien vous avouer que j’ai lu avec une certaine perplexité l’ouvrage de Michel Onfray consacré à la prétendue « affabulation freudienne », ce livre qui prétend démasquer l’imposture d’une pensée ayant irrigué tout le vingtième siècle. L’entreprise, formulée dans son titre même avec cette violence calculée qui caractérise désormais la démarche de son auteur, m’est apparue dès les premières pages comme portant en elle les germes de son propre échec, non par inadvertance ou maladresse, mais par une volonté délibérée de privilégier l’effet rhétorique au détriment de la rigueur scientifique. On peut remarquer avec aisance que l’auteur, animé d’une passion vengeresse qu’il ne cherche guère à dissimuler, construit son réquisitoire sur des fondations si fragiles qu’elles menacent à chaque instant de s’effondrer sous le poids de leurs propres contradictions. La méthode adoptée relève davantage du pamphlet que de l’essai philosophique, davantage de la diatribe que de l’analyse conceptuelle, et cette dérive n’est certainement pas fortuite dans un ouvrage qui ambitionne pourtant de se présenter comme une contribution majeure au débat intellectuel contemporain.
I. Une méthode biographique au service de l’ad hominem
L’argumentaire d’Onfray repose sur une lecture biographique de Freud qui, pour séduisante qu’elle puisse paraître aux yeux d’un public avide de scandales et de révélations, ne résiste guère à un examen approfondi. Il appert que l’auteur procède par accumulation d’anecdotes, par juxtaposition de faits tirés hors de leur contexte historique et épistémologique, construisant ainsi un portrait charge du fondateur de la psychanalyse qui doit plus à la caricature qu’à l’objectivité historique.
Qu’en est-il véritablement de cette démarche qui consiste à réduire une œuvre intellectuelle aux turpitudes supposées de son créateur ? Cette question, mes chers lecteurs, mérite d’être posée avec la plus grande fermeté, car elle touche au cœur même de ce qui constitue l’activité philosophique et scientifique. Onfray semble ignorer, ou feint d’ignorer, que la validité d’une théorie ne se mesure pas à l’aune de la vertu morale de celui qui l’a formulée, mais bien à sa capacité à rendre compte des phénomènes qu’elle prétend expliquer. Newton était-il moins grand physicien parce qu’il s’adonnait à l’alchimie ? Heidegger cesse-t-il d’être un penseur majeur du vingtième siècle en raison de son engagement nazi ? Ces questions, que la philosophie des sciences a longuement débattues, semblent totalement étrangères à la démarche d’Onfray, qui préfère le raccourci facile de l’ad hominem à la complexité de l’analyse épistémologique!
Ce qui frappe dans l’approche développée par Onfray, c’est la systématicité avec laquelle il transforme chaque élément de la biographie freudienne en pièce à conviction d’un procès instruit à charge. Les relations de Freud avec sa belle-sœur Minna Bernays deviennent la preuve d’une hypocrisie fondamentale ; ses difficultés financières révèlent un opportunisme mercantile ; son usage de la cocaïne démontre une addiction qui invaliderait l’ensemble de son œuvre. Cette logique du soupçon généralisé, cette herméneutique de la malveillance systématique, finit par produire un effet inverse à celui recherché : à force de tout transformer en scandale, plus rien ne fait scandale, et le lecteur averti commence à percevoir non pas la malhonnêteté de Freud, mais bien celle de son accusateur. Je pense que cette dérive méthodologique constitue le vice majeur d’un ouvrage qui, paradoxalement, prétend dénoncer les vices d’autrui.
Il est bien évident que l’auteur du « Crépuscule d’une idole » procède également par omission sélective, ne retenant de la littérature secondaire que ce qui confirme sa thèse préétablie, écartant d’un revers de main les travaux qui pourraient la contredire. Cette pratique, qu’aucun chercheur sérieux ne saurait cautionner, transforme l’ouvrage en un exercice sophistiqué de mauvaise foi intellectuelle.
D’autre part, la lecture qu’Onfray propose des concepts psychanalytiques témoigne d’une incompréhension, ou d’une volonté de déformation, qui confine parfois au grotesque. Le complexe d’Œdipe est présenté comme une obsession personnelle de Freud projetée sur l’ensemble de l’humanité ; le transfert devient un simple stratagème pour manipuler les patients ; l’inconscient lui-même est réduit à une fiction commode inventée pour justifier l’existence d’une pratique thérapeutique sans fondement scientifique! Que dire d’une telle simplification, sinon qu’elle révèle une méconnaissance profonde des enjeux épistémologiques de la psychanalyse ? Dans le cadre de cette logique réductrice, toute la subtilité de la pensée freudienne, ses nuances, ses évolutions, ses autocorrections, disparaît au profit d’une caricature qui ne convainc que ceux qui ne connaissent Freud que par les résumés tendancieux qu’en propose précisément Onfray.
II. La posture du démystificateur et ses omissions stratégiques
L’auteur se présente volontiers comme un courageux démystificateur, un penseur libre osant s’attaquer à une idole que tous vénéreraient aveuglément. Cette posture, aussi flatteuse soit-elle pour l’ego philosophique de celui qui l’adopte, repose sur une prémisse factuellement erronée : la psychanalyse freudienne n’a jamais cessé d’être critiquée, contestée, révisée, depuis sa naissance même. De Popper à Grünbaum, de Deleuze à Foucault, les remises en question de la psychanalyse ont toujours existé dans le champ intellectuel, menées par des penseurs autrement plus rigoureux qu’Onfray.
La véritable question n’est donc pas celle du courage de critiquer Freud, mais bien celle de la qualité argumentative de cette critique. Or, sur ce point, force est de constater que l’ouvrage d’Onfray déçoit profondément. L’auteur y procède par assertions péremptoires rarement étayées par une analyse serrée des textes freudiens eux-mêmes. Combien de fois cite-t-il « L’Interprétation des rêves » dans son intégralité, avec le souci de restituer la complexité de la démarche freudienne ? Combien de fois s’attarde-t-il sur les « Essais de psychanalyse » pour en extraire la substantifique moelle conceptuelle ? La réponse, hélas, est rarement. Onfray préfère les citations de seconde main, les anecdotes rapportées par des témoins peu fiables, les ragots biographiques collectés dans des sources dont l’objectivité est plus que douteuse. Cette méthode, qui n’aurait jamais été tolérée dans un travail universitaire de niveau master, devient subitement acceptable lorsqu’il s’agit de publier un bestseller destiné au grand public.
Un trait d’humour s’impose ici : il est plaisant de constater qu’Onfray reproche à Freud d’avoir fondé sa théorie sur des cas cliniques douteux, alors qu’il construit lui-même sa démonstration sur des rumeurs biographiques encore plus incertaines.
L’un des aspects les plus troublants de l’ouvrage réside dans ses omissions stratégiques, ces silences éloquents qui en disent long sur les intentions réelles de l’auteur. Onfray passe ainsi sous silence l’immense travail de révision et de critique interne mené par les psychanalystes eux-mêmes depuis des décennies, comme si la communauté psychanalytique était restée figée dans une adoration béate du père fondateur. Il ignore superbement les contributions de Mélanie Klein, de Jacques Lacan, de Donald Winnicott, de Heinz Kohut, tous ces penseurs qui ont profondément remanié, parfois jusqu’à la rendre méconnaissable, la doctrine freudienne originelle. Cette négligence n’est pas innocente : reconnaître la vitalité critique du mouvement psychanalytique affaiblirait considérablement la thèse d’un dogmatisme sectaire que l’auteur s’acharne à démontrer.
De même, l’ouvrage fait l’impasse sur les apports considérables de la psychanalyse à la culture du vingtième siècle, sa fécondité heuristique dans des domaines aussi variés que la littérature, le cinéma, l’anthropologie ou la théorie politique. Réduire la psychanalyse à la seule dimension thérapeutique, puis contester son efficacité sur ce terrain spécifique, constitue une stratégie rhétorique habile mais intellectuellement malhonnête.
C’est avec clarté que l’on peut constater que cette simplification outrancière vise moins à éclairer qu’à obscurcir le débat, moins à permettre une évaluation nuancée qu’à imposer un verdict définitif et sans appel. Onfray se rêve en juge d’instruction, en procureur implacable, alors que la philosophie exigerait de lui qu’il se fasse penseur, c’est-à-dire qu’il accepte la complexité, l’ambivalence, la nécessité de peser le pour et le contre avec une rigueur que, manifestement, il ne possède pas ou ne souhaite pas déployer.
III. Le paradoxe de la démolition : renforcer ce qu’on prétend détruire
Peut-être le plus grand paradoxe de cet ouvrage réside-t-il dans le fait qu’en voulant discréditer Freud, Onfray ne fait que renforcer son importance historique et intellectuelle. Car pour qu’un penseur mérite un tel acharnement, pour qu’on lui consacre des centaines de pages de réfutation vengeresse, il faut bien qu’il ait compté, qu’il compte encore, qu’il ait transformé notre manière de penser l’humain d’une façon si profonde que même ses détracteurs les plus virulents ne peuvent l’ignorer. L’auteur tombe ici dans le piège classique de toute entreprise de démolition systématique : plus il insiste sur la nécessité de liquider l’héritage freudien, plus il en démontre, malgré lui, la persistance et la vitalité. Si Freud n’était vraiment que le charlatan que dépeint Onfray, pourquoi faudrait-il mobiliser une telle énergie pour le combattre ? Les imposteurs ne méritent que l’indifférence ou la réfutation technique, pas les philippiques passionnées.
Par ailleurs, il convient de noter que l’argumentation d’Onfray révèle, involontairement sans doute, une certaine dépendance à l’égard des catégories mêmes qu’il prétend récuser. Comment parler de refoulement, de résistance, de rationalisation, sans reconnaître implicitement que ces concepts ont acquis une pertinence qui transcende leur origine doctrinale ? Comment analyser les ressorts psychologiques de l’adhésion à la psychanalyse sans utiliser, fût-ce à son insu, des schèmes interprétatifs d’origine freudienne ? Ce parasitisme conceptuel, cette impossibilité de penser totalement en dehors du cadre freudien tout en prétendant le rejeter absolument, constitue peut-être la meilleure preuve de l’influence durable de Freud sur notre culture intellectuelle.
Au terme de cette lecture, une question demeure, lancinante et troublante : pourquoi tant de haine ? Qu’est-ce qui, dans l’œuvre freudienne, suscite chez Onfray une telle passion destructrice, une telle volonté d’anéantissement symbolique ? Serait-ce que la psychanalyse, en révélant la part d’ombre qui habite chaque conscience, en démontrant que la raison n’est jamais totalement maîtresse en sa propre demeure, ébranle les certitudes d’un rationalisme de surface auquel Onfray demeure attaché ? Cette hypothèse, mes chers lecteurs, mériterait d’être explorée, car elle permettrait peut-être de comprendre que le véritable enjeu de ce livre n’est pas Freud, mais bien la conception de l’humain que défend son contempteur. En rejetant la psychanalyse avec une telle violence, Onfray défend implicitement une vision de l’homme transparent à lui-même, maître de ses pensées et de ses actes, vision rassurante certes, mais que toute l’expérience du siècle passé a cruellement démentie. Les camps d’extermination, les génocides, les totalitarismes, toutes ces catastrophes historiques ont montré que l’homme n’est jamais ce qu’il croit être, que des pulsions obscures peuvent à tout moment submerger les digues de la civilisation. Freud a eu le courage de regarder cet abîme en face ; Onfray préfère manifestement détourner le regard, se réfugier dans une philosophie hédoniste de la jouissance immédiate qui évacue soigneusement tout ce qui pourrait troubler son optimisme de façade. Mais peut-on vraiment philosopher en refusant de se confronter au tragique de l’existence humaine ? N’est-ce pas précisément cette confrontation qui distingue la pensée authentique du bavardage sophistique ? En fin de compte, le livre d’Onfray nous en apprend beaucoup moins sur Freud que sur son auteur lui-même, sur ses refus, ses peurs, son incapacité à accepter que l’humain puisse être autre chose qu’un animal rationnel en quête de plaisir, comme si reconnaître la complexité psychique équivalait à renoncer à tout projet émancipateur, alors que c’est peut-être l’inverse qui est vrai : seule une connaissance lucide de nos déterminations inconscientes peut nous permettre d’accéder à une liberté authentique, ceteris paribus, plutôt qu’à cette liberté illusoire que célèbrent les philosophes qui refusent de descendre dans les profondeurs de l’âme humaine.
Mes chers lecteurs, la semaine prochaine, nous aborderons un autre aspect de la critique antipsychanalytique de Michel Onfray au travers du Séminaire “Freud et les non-dupes” qu’il organisa en 2014.
A très bientôt chers amis.