Sur la fragilité des liens qui nous tiennent au monde (par Alexandre Bleus)
Mes chers lecteurs,
Il appert que la contemplation d’une structure théorique, lorsqu’elle se déploie dans toute sa rigueur, possède le pouvoir singulier de faire voir non seulement ce qu’elle explique, mais aussi ce qu’elle dévoile malgré elle. Dans le cadre d’une méditation sur la forme et la fonction du nouage borroméen, je pense que l’esprit se trouve contraint de mesurer à quel point une figure apparemment abstraite peut devenir le miroir discret de l’expérience humaine la plus intime. Que cette triple liaison de cercles, que rien d’autre qu’un certain entrelacement ne tient ensemble, vienne à se rompre, et aussitôt les registres qui composaient notre cohérence se dispersent, comme des feuilles d’hiver arrachées à la branche. D’une part, cette image nous enseigne la fragilité de ce qui nous lie au monde, d’autre part elle nous invite à chercher dans les détours de l’invention humaine les moyens de réparer ce qui n’est plus.
Il est bien évident que l’articulation du Réel, de l’Imaginaire et du Symbolique n’est pas un simple jeu d’atelier pour l’esprit curieux, mais une mécanique subtile qui gouverne la trame même de notre existence parlante. C’est avec clarté que l’on peut constater que la moindre défaillance en l’un des points de ce triangle mouvant appelle, par nécessité, l’intervention d’une suppléance. Sans cela, la cohérence s’échappe, et le sujet se trouve exposé à un monde sans loi, sans visage, et sans fond. Ceteris paribus, là où le Nom-du-Père ne joue plus son rôle de clef de voûte, le vide se fait sentir comme un souffle froid au cœur même de la structure.
On peut remarquer avec aisance que ces vides ne sont pas tous du même ordre : il en est qui provoquent des ébranlements visibles, d’autres qui demeurent longtemps dissimulés sous l’apparence d’une stabilité. Mais le contraire eût été étonnant : la diversité des solutions inventées par les sujets n’est que le reflet de la diversité des points où le nouage peut se rompre. Certaines de ces inventions prennent la forme de constructions délirantes, d’autres s’abritent dans le retrait silencieux ou dans l’excès d’un langage qui se replie sur lui-même.
Les corollaires de ce constat nous imposent de conclure ceci : là où le nouage initial se défait, il faut un quatrième terme, non pour reconstituer l’état antérieur, mais pour lui substituer une autre manière d’être ensemble. Ce quatrième rond, que l’on nomme sinthome, n’a pas pour mission de guérir au sens où l’entend la médecine des corps, mais d’assurer, par la ruse et par l’obstination, une continuité d’existence. Dans cette perspective, la cure analytique n’est pas une entreprise de correction mais une vigilance accompagnée, un accueil de ce qui vient du sujet, même si la forme en paraît étrange aux yeux de la coutume.
In illo tempore, l’exemple de certains créateurs illustres vint confirmer cette lecture. Leur art, leurs inventions singulières n’étaient point des ornements posés sur une structure intacte, mais des piliers de remplacement soutenant l’ensemble, comme des arcs-boutants invisibles à ceux qui ne voient que la façade. Il est bien clair et évident que sans cette œuvre, le sujet eût sombré dans une désagrégation sans retour. Qu’est-ce à dire ? Que le lien social, la reconnaissance par autrui, sont parfois les seuls garants de la stabilité qu’un nouage défectueux ne peut offrir par lui-même.
Sub conditione, il faut donc admettre que la société ne peut se désintéresser de ces constructions singulières, sous peine de voir s’effondrer ce qu’elle croyait assuré. Dans un certain sens, l’art, la parole publique, ou même le geste technique audacieux deviennent des lieux où se retisse le lien manquant. On ne saurait réduire ces formes d’expression à de simples manifestations esthétiques ou utilitaires : elles portent, au plus secret d’elles-mêmes, la fonction d’un support existentiel.
Et si, mes chers lecteurs, cette nécessité de suppléer au défaut d’un nouage standard n’était pas seulement l’affaire des structures dites psychotiques ? Ne faudrait-il pas reconnaître que tout être parlant, quelle que soit la solidité apparente de son édifice, s’appuie sur quelque sinthome discret, quelque point inventé pour tenir ensemble ce qui, autrement, se déferait ? Peut-être la différence ne réside-t-elle pas entre ceux qui ont besoin d’une telle invention et ceux qui pourraient s’en passer, mais seulement dans la manière dont chacun s’emploie à la construire et à la dissimuler. Voilà qui, je le crains, ouvrirait un champ de réflexion où la distinction entre normalité et pathologie se brouille, et où il nous faudrait, à nouveau, repenser l’économie entière de nos catégories.